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CLAUDE BRETAGNE

Conseiller au Parlement de Bourgogne,
Son portrait et celui de sa famille

Claude Bretagne est un ancêtre direct (SOSA 12288), 13ème génération)

Ce document faisait partie des archives de Elisabeth Bretagne. Il s'agissait d'un document dactylographié envoyé dans un tube en carton par M. BLONDEAU, conseiller à la Cour d'Appel de Dijon, à M. PUTON, Procureur de la République à Metz, le 22 mars 1933 (sous toutes réserves, le cachet de la poste étant presque illisible). Rappelons que M.PUTON était un beau -frère de Henri BRETAGNE, notre Grand-père maternel.(Michel THIRY)

ANNEXE deux fiches de la base de données "Joconde" concernant un triptyque conservé au Musée des Beaux-Arts de Dijon, sur lequel sont représentés des membres de la famille de Claude Bretagne. Un de ses fils, Jules Bretagne (SOSA 6144) est le "chef" de la branche Bretagne ardennaise d'où nous descendons


Monsieur le Premier Président,
Monsieur le Premier Président honoraire,
Monsieur le Procureur Général;
Messieurs.
Le décret du 31 juillet 1931 vaut pour la première fois à un magistrat du siège, l'honneur de prendre la parole à audience de rentrée de la Cour de Dijon,
Le choix de nos Chefs eût été plus heureux, s'il s'était porté sur l'un des jurisconsultes de notre Compagnie, Il vous aura charmé par une savante dissertation juridique, sur l'une des nombreuses questions que soulève l'interprétation des lois.
Durant presqu'un siècle que dura le discours d'usage, avant sa suppression, Il eut souvent, pour sujet, l'éloge de l'un ou l'autre des illustres magistrats qui vous ont précédé. Les voix autorisées des représentants du ministère Public ont célébré leur vertus professionnelles avec éloquence, dans un style élégant.
A la rentrée de 1898, M, l'Avocat Général Abort a retracé avec la plume de l'historien, la carrière du célèbre chancelier de Bourgogne, Nicolas Rolin. Il est permis de suivre cet exemple, sans essayer de l'égaler.
Aujourd'hui vous entendrez, avec votre bienveillante indulgence, la biographie d'un magistrat de second plan, presqu'aussi éloigné de nous. Ce ne sera point un discours, mais l'étude d'un grand caractère, à l'une des époques les plus troublées de l'histoire de cette Province.

Enfin il semble que l'on puisse aussi, sans enfreindre les règles de l'usage, parler d'érudition artistique dans cette Salle Dorée, l'un des chefs d'oeuvre de l'Art français, où siégèrent Claude Bretagne et ses fils. L'étude de leurs portraits apportera peut-être une note un peu plus intéressante à l'aridité du sujet et à la sécheresse de la forme.

La famille Bretagne, ou Bretaigne, qui s'est illustrée, durant trois siècles, dans la magistrature, l'armée et l'administration, est d'origine bourgeoise. Son nom, actuellement éteint, ne devint de Bretagne qu'à partir de l'époque où l'on se figura, comme encore aujourd'hui, que la particule est l'indice de la noblesse.
Les ancêtres Bretagne étaient artisans et marchands à Saulieu. Le travail et l'économie leur permirent d'acquérir une certaine fortune, et de procurer à leurs descendants la possibilité de faire des études et de choisir des carrières libérales.
C'est ainsi, qu'en vertu des lois naturelles de l'accession, et par l'achat de charges judiciaires, alors vénales, plusieurs de ceux-ci obtinrent la noblesse au premier degré, et se composèrent un blason, suivant l'usage :D'azur, à une fasce ondée d'or, accompagnée de trois grelots d'or en chef et d'un croissant d'argent en pointe. Comme cimier, un aigle naissant d'or, sur un casque de chevalier, Il semble que ces grillets ou grelots furent choisis à dessein par les Bretagne, en souvenir de l'origine artisane de leur famille, comme il arrive fréquemment dans les armoiries dites parlantes.
Pour n'en citer qu'un exemple, il suffit de se rappeler que les Bossuet, originaires de Seurre, étaient surnommés rouyers au 15* siècle, parce qu'ils étaient fabricants de roues de chariots, Pas plus que les Bretagne, ils ne rougirent plus tard de leur extraction modeste, Lorsque l'un des Bossuet fut anobli par son entrée à la chambre des comptes de Bourgogne, il plaça dans ses armoiries parlantes) trois roues, comme on les voit dans un cartouche, sur le socle de la statue de l'Aigle de Meaux, au chevet de l'église St Jean à Dijon.

Il est donc probable que l'auteur des Bretagne, dont le prénom est inconnu, mais qu'on surnommait Griliot exerçait un métier similaire :celui de ferronnier, de fabricant ou de marchand de grelots, "Les grillets, " dit Palliot, dans La vraye et parfaite_science des armoiries, "sont des petites clochettes rondes, que l'on met en colliers des mulets et des chevaux, pour les désennuyer de la longueur de la route".
Ce Bretaigne, dit Grillot, eut deux fils : Philibert et Jacques, L'aîné, Philibert Bretaigne fit son testament le 13 juin 1537, devant Denys Larmier notaire à Saulieu, Dans cet acte, où il prend la qualité de marchand et le surnom de Grillot, Il demande à "estre catholiquement sépulturé en la chapelle St Alexis, dans l'église collégiale de Saulieu, sur ses parens et prédécesseurs". Puis, concurremment avec sa seconde femme, Barbe Grioys, il fait donation "à messieurs du vénérable collège de ladite église, de douze livres tournois de rente annuelle", et ajoute :"Je nomme mes vrays héritiers mes enfants assavoir, Jean Bretaigne, Claude Bretaigne, François Bretaigne, Anthoine Bretaigne et Marie fille de feu Jean Clerc, à son vivan marchand d'Avallon, et de feue Philiberte Bretaigne, ma fille, sœur dudit Claude Bretaigne", Ces derniers mots indiquent que Philiberte et Claude étaient issus du second lit, Ce dernier, étant né en 1523, n'avait alors que - quatorze ans, Aussi le testateur décide que" si après son trespas son fils Claude n'est capable pour régir et gouverner ses biens, que iceux biens soyent régis par maistre Jacques Bretaigne, licentier es droits, son frère".
Philibert Bretaigne, dit Grillot, qui se trouvait "malade de corps et au lit" lorsqu'il testa, mourut peu après. C'était, comme il se dit lui-même, un bon catholique romain. Jamais il n'avait assisté aux prêches des prédicants calvinistes, préconisant alors le libre examen des Evangiles, et tonnant contre la transsubstantiation, la divinité du Christ, les vertus de la Ste Vierge et le trafic des indulgences.
Il n'en était pas de même de son frère Jacques Bretaigne, qui avait fait ses études dans l'Université et qui, secrètement, suivait les préceptes de la religion réformée, Celui-ci, après avoir reçu le bonnet de docteur en droit, acheta l'office de lieutenant en la chancellerie du bailliage de l'Autunois, Peu après, ses concitoyens le nommèrent vierg, c'est-à-dire maire, de la ville d'Autun.
Elu député du tiers-état de ce bailliage, il assista à la session des Etats-Généraux du royaume, qui s'ouvrit à Pontoise le 1er août 1561, Jacques Bretaigne y soutint, avec éloquence et habileté, les revendications inscrites dans le cahier des doléances de son ressort; en outre il réclama la liberté des cultes, Cette initiative hardie fit scandale dans les milieux catholiques, et fut désapprouvée par les électeurs autunois, qui le chassèrent de la vierie, Dès lors, le lieutenant général ne cacha plus ses sentiments religieux, et son influence, sur l'esprit de deux de ses neveux, Isaac et Jules Bretagne, jeunes avocats se destinant à la magistrature parlementaire, les poussa peu-à-peu vers le religion réformée, Il n'en fallu pas plus pour jeter, sur tous les membres de leur famille, une accusation d'hérésie.
Claude Bretagne, qui nous occupe plus particulièrement, était le dernier des enfants issus du second lit de Philibert Bretaigne, dit Grillot, marchand à Saulieu et de Barbe Grioys. Son oncle, et tuteur, Jacques Bretaigne, l'ancien vierg d'Autun lui fît faire ses études de droit à l'Université de Toulouse, dans laquelle la secte des Albigeois avait laissé des germes, recueillis par les disciples de Calvin. Il y reçut le grade de docteur en 1547, et revint à Dijon, Après avoir fait de la procédure dans l'étude du procureur Blaise Gondot, pendant deux ans, il se fit inscrire au barreau de cette ville, Bientôt il fut "estimé comme homme de bon scavoir et grand jugement, par gens scavans et expérimentés en profession légalle", Le 28 janvier 1554, étant âgé de 31 ans, il contracta une union à la fois brillante et heureuse, en épousant Denise, l'une des filles de Claude Barjot, seigneur d'Orville et de Selongey.
L'année suivante, Claude Bretagne se rendit acquéreur d'une charge de conseiller au Parlement de Bourgogne. Cet office était l'un de ceux qui, lors de la création de cette Cour souveraine avait été réservés à des ecclésiastiques; mais la plupart d'entre eux n'avaient pas tardé à passer entre les mains de laïcs. Les provisions de Claude Bretagne lui furent données à Fontainebleau, par le roi François I, le 16 avril 1555 - sa réception eut lieu le 18 juin suivant, Ce ne fut que, par lettres patentes du 4 janvier 1586, que Henri III commua en laïc l'office de conseiller-clerc dont Bretagne était titulaire depuis 31 ans,
Dès son entrée à la Cour de Dijon, l'ancien avocat se fit remarquer par sa science juridique, En 1562, les Etats de Bourgogne avaient sollicité du chancelier Michel de l'Hopital, la refonte des ordonnances et coutumes de la Province, Claude Bretagne fut l'un des cinq jurisconsultes choisis par Charles IX, pour concourir à cette oeuvre importante de codification. Le projet des commissaires, dont la rédaction fut achevée en 1569, reçut la sanction royale en 1578.
Tandis qu'il était absorbé par ce travail de Titans, le conseiller Bretagne se trouva mêlé à l'évolution des idées religieuses, qui se manifestait alors dans le royaume, La Réforme, prêchée par Luther à la Diète de Worms le 21 janvier 1521, s'était répandue en France sous les règnes de François I et de Henri II, Après avoir recruté ses premiers adeptes dans le peuple et la bourgeoisie, elle gagnait les rangs plus élevés de l'échelle sociale.
Lorsque parut l'édit de tolérance du 17 janvier 1562, oeuvre du chancelier de l'Hôpital, le Parlement de Bourgogne en refusa l'enregistrement. Le 1° juillet suivant, il prescrivit que tous ses membres ainsi que les officiers de justice, avocats et procureurs, feraient, par serment, profession de la foi catholique, sous peine de destitution Claude Bretagne prêta le serment, mais avec des réserves; son collègue Jacques de Vintimille refusa. Aussitôt le maire de Dijon, Benigne Martin , enjoignit à ces deux magistrats de quitter la ville. Ceux-ci protestèrent, par requètes au Parlement, n'avoir jamais commis aucun acte répréhensible. On lit dans celle de Bretagne : "mesmement, en ce qui concerne la religion, que si quelque malveillant prétendait qu'il fût tombé en faute ou suspicion, Il appartenoit à la Cour seule d'y pourveoir", Le Parlement n'osa pas se faire l'instrument des rancunes de certains catholiques intolérants, et les deux conseillers continuèrent à vaquer à leurs occupations professionnelles.
Vos souvenirs classiques, Messieurs, laissent présentes à votre mémoire, les péripéties des trois guerres de religion, qui ensanglantèrent la France , sous la régence de Catherine de Médicis et le règne de son fils Charles IX. Leur violence fut beaucoup moins grande en Bourgogne que dans d'autres Provinces. Si les massacres de la St Barthélemy, à Paris dans la nuit du 23 au 24 août 1572, ne furent point suivis de ceux des calvinistes dijonnais, l'honneur en est attribué au comte de Chabot-Charny.
L'avènement au trône d'Henri III, en 1574, l'indécision et la faiblesse de son caractère, n'étaient pas de nature à calmer les passions religieuses. Deux ans après, il s'était formé à Péronne une ligue dite La Sainte-Ligue ou la Sainte-Union. Son but avoué était de soutenir la religion catholique contre les progrès de la Réforme. L'un de ses principaux initiateurs était Henri de Lorraine, dit le Balafré, chef de la famille de Guise, alors très populaire, Dès l'année suivants, 1577, Henri III essaya de contrebalancer son influence, en se proclamant chef de la Ste Ligue, Mais la mort du duc d'Anjou, son frère cadet (15 juin 1584), les dérèglements de sa vie privée et le mauvais état de ses finances ne tardèrent pas à lui faire perdre la confiance des Ligueurs, De. plus, le roi n'avait pas d'enfant et, de par la loi Salique constitutive de la monarchie française, l'héritier du trône était Henri de Bourbon, que l'austère huguenote, Jeanne d'Albret, reine de Navarre, avait élevé dans la religion calviniste, Aussi, dès 1585, les princes catholiques entreprirent-ils de donner à la Ligue un caractère nettement politique.
A cet effet, Henri de Guise et son frère, le cardinal Louis de Lorraine, installèrent à Paris un Conseil de la Ligue, dirigé par les représentants des seize quartiers, Ceux-ci fanatisèrent le peuple en organisant les fameuses processions de la Ligue, et en l'excitant à des violences contre les protestants, Enfin les Seize réussirent à chasser le roi de sa capitale. Retiré avec sa Cour à Blois, Henri III prit prétexte de la réunion des Etats Généraux, dans cette ville, pour y attirer les deux frères de Guise. Il les fit assassiner les 23 et 25 décembre 1588. Cet acte de politique maladroite acheva de discréditer, dans l'esprit d'un grand nombre de ses sujets, le roi qui s'était rapproché des princes huguenots, Condé et le roi de Navarre, Dès lors la France se trouva divisée entre deux partis irréconciliables, royalistes et ligueurs, et la guerre civile redoubla, surtout en Bourgogne.
A l'annonce des évènements de Blois, le comte Guillaume de Tavannes s'était mis à la tête des partisans du roi, secondé par Baillet de Vaugrenant, qui venait de quitter son mortier de président pour reprendre sa rapière, Celui-ci, de concert avec les royalistes de Dijon, résolut de tenter un coup de main pour s'emparer de la ville et du château, Dans la nuit du 31 décembre 1588, Il se présenta, avec ses hommes d'armes, à la porte St Nicolas, Mais le maire ligueur, Jacques Laverne, avait eu vent du complot. Il leur refusa l'entrée, malgré l'insistance des conseillers Colard, Quarré, Isaac et Jules Bretagne, ces derniers neveu et fils de Claude Bretagne, qui étaient ce soir de garde à la porte, L'insuccès de cette échauffourée ne tarda point à attirer, sur la tête des audacieux, les représailles de leurs ennemis.
Charles de Lorraine, duc de Mayenne, frère des Guise s'était, aussitôt après leur mort tragique, proclamé chef de la Ligue et se dirigeait vers le duché de Bourgogne, dont il était le gouverneur, Le 5 janvier 1589, Il arriva à l'improviste dans la capitale de la Province, Le surlendemain, le Parlement envoya, pour complimenter le gouverneur, une délégation de magistrats, Il crut habile de désigner ceux qui, soit eux-mêmes ou les leurs, s'étaient trouvés compromis quelques jours auparavant, afin d'écarter les foudres qui les menaçaient, Claude Bretagne dut s' exécuter. Mais le même jour, Mayenne ordonna l'arrestation des conseillers Pierre Odebert, Colard, Quarré et Isaac Bretagne, de trois avocats et de douze notables dijonnais, Les uns furent emprisonnés au château, les autres, notamment Isaac Bretagne, chassés de la ville le 16 janvier 1589.
C'est l'époque où, pour les parlementaires de Dijon, comme pour la masse des Français, se posa ce dilemme angoissant : Quel parti prendre ? Celui du roi ou celui de la Ligue ? "Dans les temps troublés et de révolutions" a dit un historien opportuniste, "il est souvent plus difficile de connaître son devoir que de le suivre" A quoi l'on peut répondre que "l'indécision n'est pas la marque d'un grand caractère", surtout chez un magistrat.

Sans tenir compte des questions d'intérêt personnel qui purent influencer quelques rares parlementaires dijonnais, ni de l'issue des évènements ultérieurs, qui donna tort aux uns et raison aux autres, il convient d'examiner rétrospectivement le cas de conscience qui se posa chez la plupart de ces magistrats. -Une situation analogue se présenta, à chaque changement de régime politique, au 19° siècle.
Parmi les membres du Parlement de Dijon, la divergence, non des opinions religieuses, mais des idées patriotiques, amena une scission radicale. Le pusillanime Premier Président Denys Brulart, malgré la résistance de son épouse, Madeleine Hennequin, femme de grand caractère, suivit Mayenne. Au contraire, le Procureur Général, Hugues Picardet, resta un fervent royaliste. Des cinq présidents à mortier, quatre demeurèrent jusqu' au bout dans le parti de la Ligue, parmi eux le louvoyant président Jeannin. Le seul qui demeura fidèle au principe de la monarchie légitime fut Benigne Fremyot.
Par une coïncidence curieuse, dans deux cérémonies identiques à celle d'aujourd'hui, et à neuf années d'intervalle, les lambris dorés de cette salle retentirent des éloges, aussi éloquents et aussi sincères l'un que l'autre, de ces deux derniers parlementaires, aux opinions et caractères diamétralement opposés. Vous avez lu, Messieurs, dans notre bibliothèque, ces importants et majestueux morceaux d'éloquence. Il suffira donc de vous en dire seulement quelques mots.
En 1856, M. le Procureur Général Mongis célébra les succès oratoires du file d'un tanneur autunois devenu, par son intelligence et son travail, un brillant avocat en Parlement. Il loua Pierre Jeannin, magistrat savant, diplomate habile, comblé de faveurs par Henri III, puis par Henri IV qui lui ordonna sa défection. Mais M. Mongis se trouva quelque peu gêné quand il dut expliquer le dévouement de Jeannin pour Mayenne révolté contre son roi. Sans essayer de scruter le fond du coeur de son héros, il conclut ainsi :"N'ayons pas trop de hâte à condamner ce que nous ne pouvons bien comprendre; et consentons à juger les hommes, non pas suivant nos propres idées, mais suivant les règles du temps où ils ont vécu , Quand le président Jeannin part, allant demander à l'Espagne, au nom de la Ligue, des secours d'hommes et d'argent, ne flétrissons pas, comme s'il eût vécu de nos jours, cet appel à l'invasion étrangère. C'était l'esprit de son temps", -Les panégyristes ont parfois le coeur léger et l'encensoir un peu lourd. -
Le substitut général Scipion Doncieux avait la partie belle pour "préférer à Jeannin la dramatique figure du vertueux et fidèle Fremyot". Dans un style d'une pureté remarquable et, avec une érudition peu commune en 1865, Il exhalta le courage et les vertus civiques de ce haut magistrat. Il montra le catholique sincère se déclarant l'ennemi de la Ste Ligue, dès qu'il la vit détournée de son but religieux, pour devenir le parti de la révolte.
Mais, à son tour, M. Doncieux fut presqu'aussi embarrassé que M. le Procureur Général Mongis, lorsqu'il voulut expliquer l'attitude du père de Ste Jeanne de Chantal, après l'assassinat d'Henri III, "Le trône de St Louis, "dit-il, "appartenait à un prince protestant. Henri de Navarre était l'héritier légitime de la couronne, pouvait-on l'abandonner? D'autre part, il était hérétique, comment lui obéir ?" L'orateur résolut cette question au moyen d'un argument quelque peu sibyllin :"Fremyot prit l'une de ces résolutions, dont seules sont capables les âmes à qui l'habitude du bien donne une sorte de spontanéité divinatoire. Il embrassa la cause du Béarnais, avec la droiture et l'énergie qu'il apportait dans tous les actes de sa vie et il réserva l'avenir". On aurait pu ajouter: et l'avenir lui donna raison.

Le substitut général triomphe lorsqu'il célèbre la grandeur d'âme et la foi royaliste de son héros, abandonnant sa famille et ses biens pour prendre la route de l'exil, avec quelques de ses collègues, il retrace les efforts surhumains de Benigne Fremyot, au milieu de difficultés sans nombre, pour réussir à organiser le cours de la justice d'abord à Flavigny, puis à Semur. Il fait voir cet esprit réalisateur opposant avec courage, au Parlement ligueur de Dijon, un Parlement légitimiste, dont l'autorité s'accroît sans cesse par l'arrivée de nouveaux magistrats désabusés.
Plusieurs écrivains ont fait, de ce schisme parlementaire, des récits remarquables. Tous les Bourguignons ont lu notamment les travaux érudits de M M. Gros, Viard, Oursel et Drouot, continuateurs de Breunot et du président de la Cuisine. Cependant aucun de ces auteurs n'a envisagé le cas tout spécial de ceux des magistrats qui, quoique foncièrement royalistes, comme Claude Bretagne, firent pourtant partie du Parlement resté sur son siège à Dijon, Ce n'est là, il est vrai, qu'un grain de sable dans la contribution importante que ces historiens ont apportée aux Annales de la Bourgogne, Mais ce détail a quelque intérêt, dans la question qui nous occupe.
Lorsque, après le meurtre des Guise, le Parlement de Paris eût proclamé la déchéance de Henri III, et que la Sorbonne eût délié ses sujets de leur serment d'obéissance, Fremyot s'était rendu à Blois. C'est lui qui conseilla au roi de transférer à Tours le siège de ceux des parlementaires parisiens restés fidèles à sa cause. Puis il obtint du prince l'autorisation de provoquer une scission analogue au sein du Parlement de Bourgogne.
Evitant de séjourner à Dijon, Fremyot se retira "en sa maison champestre" de Totes, dans le Morvan. Il y fut bientôt rejoint par une dizaine de ses collègues et amis, qu'il y avait convoqués dès le mois de janvier, et dont il connaissait la fermeté des sentiments royalistes On ne sait pas exactement les noms des conseillers qui assistèrent à cette délibération secrète, ni les détails des mesures prises. Mais, d'après les évènements ultérieurs, on peut inférer quelles furent les directives données par Fremyot, auxquelles les Bretagne, et leurs amis se rangèrent sans hésitation. Parmi les membres du Parlement et de la Chambre des Comptes, les avocats et les notables du parti royaliste, les uns devaient partir avec Fremyot à Flavigny. Les autres resteraient à Dijon, pour continuer à y soutenir, dans la mesure de leurs moyens, la cause du roi contre la Ligue. C'est ainsi que les représentants de plusieurs familles se séparèrent, alors que leurs opinions politiques, opposées à la surface, n'en restaient pas moins en parfaite communion d'idées. Fremyot donna l'exemple en laissant, exposés aux représailles des Ligueurs, son fils André et son frère Claude, conseiller aux compte . Il en fut de même chez les Millot et les Quarré, les Saumaise, les Odebert et d'autres familles dijonnaises.
On comprend aisément le but et les heureux résultats de cette habile manœuvre politique. Les parlementaires royalistes et leurs partisans, restés à Dijon, ne cessèrent d'entretenir une correspondance secrète avec leurs parents et amis en exil. Ainsi les royalistes, à Flavigny puis à Semur, sentirent leur courage raffermi par les lettres de-leurs correspondants dijonnais.
Ces derniers n'étaient pas moins exposés que ceux-là à la haine des Ligueurs et aux attaques de la municipalité de Dijon, fanatiquement dévouée au lieutenant de Mayenne. Claude Bretagne, doyen de la Cour, était l'objet d'une suspicion journalière. Son fils Jules, son gendre Jacques Bossuet et ses deux neveux Isaac et Claude fils de son frère Jean Bretaigne, ne se trouvaient-ils pas aux côtés de Fremyot ?
Dès le 27 mars, le Conseil de Ville commence ses persécutions contre les suspects, Il les redouble, après l'assassinat de Henri III, en exigeant le serment de fidélité au vieux cardinal de Lorraine, oncle de Mayenne, qui vient d'être proclamé, par la Ligue, roi de France sous le nom de Charles X. Les biens des absents sont saisis, les gages des parlementaires ne leur sont pas payés;cependant la Ville les impose lourdement, Claude Bretagne est taxé à 100 écus, le 15 mai 1589, et de même au cours des années suivantes. Les cachots de la maison de ville regorgent de" 50 à 60 prisonniers mangés de vermine, qui ne peuvent plus trouver deniers à emprunter " pour leur élargissement. Claude Bretagne intervient en leur faveur le 23 février 1594; mais le Parlement n'ose pas donner suite à sa généreuse initiative.
Malgré les cruelles épreuves qu'ils ont à subir et l'assassinat de l'un d'eux par les partisans de Mayenne, les quelques magistrats royalistes restés à Dijon, ne perdent pas courage. Pendant ces cinq années terribles, leurs regards et leurs vœux se tournent du côté de Henri IV, dont la cause gagne du terrain à chacune de ses victoires. Le peuple des campagnes et les bourgeois des villes abandonnent peu à peu le parti de la Ligue; le Béarnais n'a-t-il pas abjuré le protestantisme ?(25 juillet 1593). Et, comme il a dit que Paris vaut bien une messe, il entre dans sa capitale; la foule acclame sa cocarde et son panache blanc
Déjà plusieurs villes du royaume ont ouvert leurs portes aux troupes royales et chassé les factieux. En Bourgogne, la Ligue est à son déclin. Au Parlement, les conseillers Fyot aîné, Etienne Bernard et l'hésitant Breunot se rallient au parti des Politiques. Le premier Président, las du joug de Desbarres, voit cette évolution d'un oeil bienveillant.
Le vicomte-mayeur, Jacques Laverne, dont la dictature cruelle et les concussions compromettent depuis longtemps le parti de Mayenne, est battu aux élections de juin 1594. Il se retourne alors du côté du Parlement, son ancien ennemi, et sollicite sa réception dans une charge de conseiller, dont il s'est rendu acquéreur. Très habilement, un groupe de parlementaires royalistes l'attire, flatte son ambition, insiste pour qu'il abandonne la Ligue, lui promet argent et honneurs. L'ancien maire écoute ces propositions séduisantes, dans des conciliabules qui se tiennent chez Breunot, chez Jean Fyot, chez le doyen Bretagne et jusque dans l'hôtel du Premier Président Brulart. Les fils de ces derniers, Nicolas Brulart et Antoine Bretagne, jeunes avocats au coeur ardent, deviennent les organisateurs d'une conspiration qui fera ouvrir les portes de la ville aux troupes de Vaugnenant déjà prévenu. Laverne et le capitaine des milices, Gault, sont chargés de l'entreprise, dont l'exécution est fixée au 22 août 1594. Malheureusement, de même que lors de la tentative royaliste, menée par Jules et Isaac Bretagne en décembre 1588, le complot est découvert. Jean Horiot, sacristain de la Ste Chapelle , dénonce les conjurés et, des le lendemain, les arrestations commencent.
L'un des premiers parlementaires compromis, Claude Bretagne, est menacé. Le 26 août, l'avocat général ligueur de Vellepesle "dit haultement au vicomte-mayeur qu'il rencontre au château :Il nous faut avoir ce M.Bretagne, ce vieux renard". René Fleutelot répond " qu'on l'auroit bien et qu'il falloit avoir un peu de patience", Le prévôt des maréchaux est mis à sa recherche, "mesme par tous les recoins du logis de M. le Premier Président". Le maire remet à l'échevin Pignalet une ordonnance de prise de corps, en ajoutant que "s'il pouvoit avoir Bretagne, il le feroit pendre", Mais le fugitif était bien caché dans une maison amie.
Son fils Antoine, dénoncé par Gault comme étant l'un de ses complices, avait réussi à prendre la fuite. Sans attendre l'ordre de la mairie du 2 septembre, le chassant de la ville, il en était sorti grâce à un stratagème raconté par le journal de Breunot : après avoir "baillé son cheval et ses habits à son valet, et pris ceux de celui-ci, Il " alloit à pied". Son domestique, qui "étoit à cheval fut pris, au sortir de la ville, par ceux de Bonnencontre et emmené; mais ledit sieur Bretagne s'étoit sauvé, ayant été par eux laissé "en liberté. "Depuis il s'étoit retiré à St Jean-de-Losne". Ayant trouvé un refuge chez son frère Guy, procureur du roi en cette place-forte, le jeune avocat avait ensuite rejoint son autre frère, le conseiller Jules Bretagne à Semur. Tous deux réussirent à faire savoir à leur père qu'un détachement de cavaliers l'attendrait à Malain, le jour où il pourrait sortir de Dijon.
Au cours de l'information suivie contre eux, Laverne et Gault firent des aveux complets et dénoncèrent leurs complices, sans ménager les parlementaires royalistes, instigateurs de la conjuration. La Chambre de Ville, constituée en Cour Souveraine par une commission du prince de Mayenne, fils du duc, malgré l'opposition du Parlement, prononça, le 22 septembre, un arrêt de mort contre Laverne et Gault. Le 29 du mois suivant, les coupables eurent la tête tranchée sur la place du Morimont.
Lorsque le calme fut rétabli, Claude Bretagne prit ses dispositions pour quitter son refuge qui, peut-être, n'était autre que la maison du président Jeannin; ce qui expliquerait l'insuccès des recherches du prévôt. L'habile diplomate, sentant la cause ligueuse perdue, songeait déjà à se rapprocher du parti royaliste. Adversaire politique de Bretagne, il n'avait jamais été son ennemi. S'il ne favorisa point son départ de Dijon, ce fut, dans tous les cas, sa femme qui se chargea d'en faciliter la réussite. Le conseiller Breunot en fait le récit, sans dissimuler sa satisfaction personnelle. Le 21 novembre 1594, au matin, sous prétexte de faire reconstruire le colombier de sa maison " qui estoit bruslé", Mme Jeannin fit atteler ses chevaux pour se rendre à Larrey, Elle emmena avec elle l'avocat Bouchard, muni d'un passeport, et M. de la Place amodiateur de Larrey, monté sur sa jument;puis elle fit cacher, dans son carrosse, le vieux conseiller doyen.
Cependant la garnison du château de Dijon, intriguée par la présence , de trente cavaliers "en hault de la montagne de Malain, envoye quelques soldats", Ceux-ci arrivent à Larrey après que les occupants du carrosse sont entrés dans l'ancien prieuré, résidence estivale du président Jeannin, Ils y pénètrent et "cherchent M, Bretagne que l'on avoit fait cacher en un petit cabinet, devant la porte duquel l'on avoit tiré un grand banc à dossier, qui cachoit la porte. Ils treuvent M.Bouchard qu'ils ramènent avec Mme Jeannin et M. de la Place, qui avoit laissé sa haquenée à M. Bretagne défermé, Incontinent, ceux de Malain, qui estoient sur la montagne, descendent au prieuré et emmènent M. Bretagne audit Malain", Arrivé à Semur, le doyen y retrouva ses fils et ses amis,
L'heure des règlements de compte approchait, La France presqu'entière reconnaissait Henri 1V pour son roi. La Ligue, au dire d'un contemporain, "ressembloit à une corneille déplumée". Le 5 février 1595, le maréchal de Biron, à la tête de l'année royale, enlevait Beaune et, le 28 mai, entrait à Dijon, suivi par le roi quelques jours après,
Dès le 30 mai, le président Frémyot et le Procureur Général Picardet, ayant quitté Semur, avaient rencontré Henri IV à St Seine, Ils demandèrent et obtinrent, comme seule récompense de leur fidélité et de celle de leurs collègues royalistes, d'être réinstallés les premiers sur les fleurs de Lys. Le 15 juin, le Béarnais reçut, au Logis du roy, une délégation des parlementaires dijonnais. Aux compliments du président de Montholon, Il répliqua par ces seuls mots:"Je vous débriderai, Messieurs, je vous débriderai, soyez en sûrs", En fait, il pardonna avec sa générosité habituelle.

Les magistrats de Semur, arrivés à Dijon le 20 juin, furent accueillis aimablement par Henri IV . Ils tinrent une première séance le lendemain, tandis que "ceux de Dijon restaient en leurs hôtels", La rentrée solennelle de la Cour se fit le 22. Après la messe à la Ste Chapelle, tous les parlementaires se rendirent dans la salle où nous nous trouvons actuellement, prêtèrent serment de fidélité au roi, et le Procureur Général régala les anciens Ligneurs d'une Mercuriale des mieux senties,
Désormais le Parlement de Bourgogne était rétabli dans ses antiques traditions. De même que Fremyot ne voulut point prendre le siège du Premier Président Brulart, que lui offrit le roi, le doyen Bretagne refusa une charge de président à mortier. Il eut la satisfaction de voir, le 26 mars 1597, son troisième fils Antoine installé, comme conseiller, à côté de lui et de son fils aîné Jules, Enfin, courbé sous le poids des ans, il se démit de son office en faveur du plus jeune, Claude Bretagne, qui fut nommé par patentes du 18 janvier 1601 et installé le 13 août 1602.
Le doyen Claude Bretagne mourut à Dijon deux ans après, Il avait élu sa sépulture dans une chapelle, fondée par lui en l'église de la Magdeleine, laquelle appartenait aux chevaliers de St Jean de Jérusalem, Cette église, rebâtie sous François I, se trouvait dans la rue portant actuellement le nom de l'amiral Roussin, Elle fut désaffectée et vendue pendant la Révolution Française, puis démolie en 1850. Les matériaux en provenant servirent à bâtir l'une des maisons de cette rue, dont la porte est formée par des pilastres et un fronton sculptés, de style Renaissance, derniers vestiges de l'ancienne Commanderie,
Sur la tombe du vieux renard royaliste, furent gravés ces simples mots : "Claude Bretagne, doyen de la Cour, a vescu neuf fois neuf années, assés pour soy, mais non assés pour le public et pour les siens, ayant laissé, au regret de ceux-ci, une honorable mémoire, et au public une ample famille, laquelle multipliée de quatre fils et autant de filles, (qui)se glorifient d'avoir eu un bon père. Denyse Barjot sa veusve l'ayant survécu et le regrettant, luy a fait ce monument. Il estoit né l'an 1523 le 27 novembre, et est décédé le 16 aoust 1604, Priez Dieu pour luy. Plus tard, son fils le conseiller Claude Bretagne, fit placer, contre la muraille de la même chapelle, un monument en marbre, avec une épitaphe en latin plus louangeuse que la précédente, mais rédigée dans un style beaucoup moins élégant que celui de Cicéron.
Enfin trois années après, la pieuse Denyse Barjot commanda un triptyque pour orner l'autel de la chapelle de famille, Suivant la coutume des Primitifs et des peintres de la Renaissance, l'artiste resté inconnu, fut chargé d'y portraiturer, en figures orantes, les membres de la famille des Bretagne, donateurs de la chapelle. Cette oeuvre d'art ne fut point vendue aux enchères publiques le 14 messidor an IV, avec le mobilier de l'église de la Madeleine; mais réservée par Devosges, puis vendue plus tard.
Suivant la description que celui-ci en avait faite en 1794, le panneau central du triptyque représentait la Nativité de Jésus-Christ, dans l'étable de Bethléam, les bergers adorateurs, et une Gloire d'anges, en tout 27 personnages, Ce panneau a disparu; mais les deux volets en bois, qui se refermaient sur le sujet principal, passée dans la collection du docteur Dard, se trouvent, depuis l'année dernière, exposés au riche musée de Dijon, Sur leurs faces externes sont peints, en grisaille, deux évêques vus en pied, dont les noms sont inscrits dans un cartouche, à la partie inférieure de chacun d'eux. A gauche, St Claude crossé et mitré; à droite, St Denis portant sa tête dans les mains, sont, suivant l'usage, les saints patrons des donateurs figurés, avec leur famille, sur les faces internes des volets.

La première comporte sept personnages mâles adultes ainsi que deux enfants vêtus de robes bleu-pâle et placés tout en haut du groupe, La seconde, cinq femmes en prières.
Au centre du volet de gauche et au second plan, on voit un vieillard de 3/4 à droite, la figure longue et austère, encadrée par un longue barbe grise à deux pointes et des cheveux grisonnants. Vêtu de la robe rouge des parlementaires, avec simarre noire et petite fraise de mousseline blanche, Il est agenouillé, les mains jointes, devant un prie Dieu, Ce meuble, sur lequel se trouve un livre fermé, est recouvert d'un tapis brun tombant jusque sur le carrelage polychrome du sol et portant , sur sa face, l'écu des Bretagne, Ces armoiries, avec leurs trois grelot décrites plus haut, permettent d'identifier le chef de famille, Claude Bretagne, La date d'exécution du triptyque, 1607, inscrite sur le volet droite, prouve que ce portrait, d'ailleurs rajeuni, est fictif, puisque le vieux conseiller était mort en 1604,

0Les six autres personnages, réunis autour de lui, sont ses fils et ses gendres, Au premier plan, à la droite du doyen, est agenouillé, sur un coussin violet, un magistrat revêtu d'une robe noire garnie d'une fraise tuyautée. Dans la main gauche, il tient un livre fermé. Sa figure, presque de faces porte une longue barbe brune avec quelques fils blancs Le personnage placé à ce rang d'honneur est le fils aîné du conseille Guy ou Gilles Bretagne, procureur du roi au bailliage de St Jean-deLosne, Il a le costume des juridictions du premier degré, comme celui des magistrats de nos tribunaux d'instance,
Au deuxième plan, derrière le prie-Dieu et à la gauche de son père, est également agenouillé le second fils de celui-ci, Jules Bretagne, Nommé commissaire aux requêtes du Parlement par lettres-patentes du 18 septembre 1586, Il porte une robe rouge dont la simarre est dissimulée par une longue barbe grise, Sur les revers en soie noire, s'étale un grand col à pointes, en toile empesée. La main gauche, seule visible, est placée sur la poitrine.
Nous avons vu Jules Bretagne prendre part à la première conjuration royaliste en décembre 1588, et fuir de Dijon quelques jour après. Il fit partie du Parlement dissident à Flavigny et à Semur, avec son cousin Isaac Bretagne, Réinstallé au Parlement de Bourgogne en 1595, il ne tarda pas à être l'objet de l'animosité de certains de ses col lègues, anciens Ligueurs, à cause de ses tendances réformistes. Quatre ans après la mort de son père, le 6 mars 1608, Il résigna ses fonctions de conseiller, et abjura la religion catholique. Après avoir vendu ses seigneuries de Blancey, Selongey, Orville et Fontegrise, Il se retira d'abord à Saulieu avec sa femme, Catherine Mugnier et ses enfants. Puis il s'installa à Sedan, où sa descendance subsistait encore au milieu du 19° siècle.
Les quatre autres personnages, que l'on voit sur le même volet du triptyque, sont rangés les uns à côté des autres, au troisième plan.
Celui qui se trouve à l'extrême gauche, a des cheveux chatains, une moustache et une barbiche rousse en pointe, suivant la mode au début du 17° siècle. C'est le troisième fils de Claude Bretagne et de Denyse Barjot, Antoine, l'avocat conspirateur de 1594, reçu conseiller au Parlement en 1597. Nous le reconnaîtrons d'ailleurs, à son air malicieux, digne fils du vieux renard royaliste, dans son grand costume de Premier Président au Parlement de metz. Ici, Il est debout, en robe roue ornée d'une fraise en mousseline, tenant un livre dans les feuillets duquel est engagé l'index de sa main droite.
Le personnage placé à la gauche du précédent, vu en buste avec moustache, barbe en pointe et cheveux roux, vêtu de la robe rouge parlementaire, avec grand col plat à pointes en toile blanche, est Claude Bretagne, Le plus jeune fils du doyen et son successeur à la Cour depuis 1602, qui fut nommé conseiller d'Etat le 3 avril 1639 et mourut à Dijon, après quarante six ans d'exercice, le 9 novembre 1648. Il fut enterré dans la chapelle de la magdeleine. Le conseiller Claude Bretagne parait avoir eu du goût pour les Beaux-Arts. C'est lui qui fut chargé, en 16I9, par-ses collègues, de faire exécuter, par le peintre Pierre Tassin de Langres, la décoration des boiseries de la Salle Dorée du Parlement. Il fit peindre, par l'artiste, une série de belles allégories, en camaïeu représentant les vertus et les nombreuses connaissances du parfait magistrat. Le Temps, ce grand destructeur des oeuvres d'art, a fait disparaître une partie d'entre elles, parce qu'il a considéré, peut-être, que les magistrats sont devenus moins savants et moins vertueux que ceux du 17' siècle.

De sa première femme, Marie Filsjean, Claude II Bretagne laissa deux fils, dont l'un, Antoine II Bretagne, seigneur d'Is-sur-Tille, fut reçu conseiller au Parlement le 22 juillet 164I. L'autre, André Bretagne, seigneur de Marcilly, devint président des Trésoriers de France en Bourgogne et Bresse. Leur descendance s'éteignit au siècle suivant.
Les autres personnages de l'arrière-plan sont deux des gendres du doyen. L'un, vu de 3/4 à droite, a la figure fine rasée et des cheveux chatains, une robe rouge à simarre noire et un col plat en toile. Ce doit être Jacques Bossuet, le grand'père de l'évêque de Meaux. Nommé conseiller au Parlement le 23 mai 1579, Il avait épousé le 18 avril précédent Claudine Bretagne. Vicomte-mayeur de Dijon de 1612 à 1614, Il mourut le 2 novembre 1637.
L'autre gendre, Philibert Lenet, nommé président de la chambre des comptes le 20 février 1597, résigna ses fonctions en 1619. Il avait épousé en 1600 Marthe, fille du doyen Bretagne et en eut dix enfants. Le président Lenet, vu en buste, la figure rasée, porte une robe noire sous un col plat en mousseline.

On peut admettre que les deux enfants blonds, peints tout en haut en haut du volet, sont les petits-fils du conseiller doyen et de Denyse Barjot. Cependant un savant érudit dijonnais croit plutôt reconnaître, à leurs robes bleues de Ciel, deux enfants des donateurs, retournés en bas âge dans le royaume des Chérubins.
Sur l'autre volet, sont représentées quatre femmes et une jeune fille, tournées vers la gauche et portant de riches costumes en brocart de soie noire.
Denyse Barjot, veuve du conseiller doyen Claude Bretagne, est agenouillée devant un prie-Dieu semblable à celui de son mari et lui fait pendant. Sur la face du tapis, est peint un écusson en losange, suivant l'usage héraldique adopté pour les armoiries des femmes nobles Cet écusson est parti, au premier de Bretagne, au second de Barjot qui est d'azur au griffon d'or accompagné en chef d'une étoile de même. Sur la tablette du prie-Dieu, se trouve un livre ouvert, devant les mains jointes de la donatrice. La figure de celle-ci, pâle et ridée, a été fidèlement rendue d'après nature. Les cheveux gris sont recouverts d'un grand voile noir, à cornette genre Médicis, en pointe sur le front. Le cou est garni d'une fraise en mousseline tuyautée"

0 La cadette des demoiselles Bretagne"non encore mariée au moment de l'exécution du triptyque , est à genoux au côté gauche de sa mère, sur un coussin rouge. Elle tient un livre fermé, dans les pages duquel l'index de sa main gauche est glissé. Le corsage, discrètement ouvert en pointe, s'orne d'un col en fine dentelle, sans aucun bijou. La cornette du petit bonnet noir est marquée d'un cran sur des cheveux chatains.
Derrière le prie-Dieu et à la droite de Denyse Barjot, est agenouillée, les mains jointes, sa troisième fille, prénommée comme elle Denyse. Les plis de son voile sont rabattus, en un bandeau arrondi, sur le sommet de la tête, comme dans la figure allégorique du vitrail central, que vous voyez ici. Un cordon noir enserre le cou et supporte une croix en or, sur la poitrine. Denyse Bretagne, née le 5 août 1581, épousa vers 1600 l'avocat en Parlement François Boyvault et, en secondes noces Pierre Thomas, maître aux comptes. Elle mourut à Dijon le 13 août 1652.
Au second plan, on voit debout et en buste seulement , deux jeunes femmes qui sont les filles aînées du doyen Claude Bretagne, Chacune d'elles porte un corsage décolleté en pointe, avec de grands col Médicis en guipures de Bruges empesées. Sur leurs cheveux bruns, relevés par des postiches, est placé le même bandeau plat et arrondi que celui de leur soeur Mme Boyvault.
Celle qui se trouve derrière sa mère a, autour du cou, un riche collier et, à l'oreille gauche, seule visible, une grosse boucle avec pendentif. Ces bijoux, en or ciselé, sont certis de cabochons en pierres multicolores. Cette jolie personne est Marthe Bretagne, qui fit un brillant mariage en épousant le président Lenet, nommé plus haut.
Claudine Bretagne, qui s'était mariée avec le conseiller Jacques Bossuet, est portraiturée sur la partie droite du volet. Elle porte le même costume et la même coiffure que Mme Lenet, Le seul bijou, dont elle est parée, est un double collier en perles rondes. Les époux Bossues -Bretagne eurent huit enfants. L'un d'eux, Benigne Bossuet, d'abord substitut du Procureur Général à Dijon, fut installé comme conseiller au Parlement de Metz le 18 septembre 1638. De son mariage avec Marguerite Mochet il eut dix enfants dont Jacques Benigne Bossuet, le grand historien et prédicateur de la Cour de Louis XIV.
Tels sont les résultats que permet d'obtenir, au moyen des méthodes de i'érudition, l'étude du triptyque des Bretagne, pour identifier les personnages qu'il représente. Celui des quatre fils du doyen Claude Bretagne et de Denyse Barjot qui illustra le plus le nom du marchand de Saulieu, est le troisième. Antoine Bretagne était avocat au barreau de Dijon lorsqu'il prit part, avec son père, à la conjuration royaliste qui échoua en août 1694. On l'a vu fuir la ville sous un déguisement et rejoindre son frère Jules à Semur. Après la réunion des deux Parlements, il obtint un office de conseiller-clerc dans cette Cour Souveraine le 31 mars 1597. Antoine Bretagne y acquit une grande réputation par "l'inflexibilité et l'énergie dont il donna la preuve dans plusieurs circonstances de sa longue carrière".

En 1630, Richelieu nomma le conseiller Antoine Bretagne pour faire partie de la commission chargée de juger le maréchal de Marcillac, On a reproché à ces juges leur sévérité; mais on oublie que le cardinal-ministre n'aurait eu qu'un mot à dire pour empêcher le conspirateur de monter sur l'échafaud, Tallement des Réaux rapporte une déclaration qui peint bien le caractère du célèbre homme politique! "Je ne croyais pas", aurait dit Richelieu en apprenant la sentence, "qu'il y ait de quoi faire mourir M, de Marcillac, Il était coupable, puisque ces Messieurs l'ont condamné, Dieu donne aux juges des connaissances qu'il ne donne pas aux autres hommes", - Ce n'est pas l'avis des justiciables qui perdent leurs procès -.
Lorsque, par son édit du 15 janvier 1633, Louis XIII créa le Parlement de Metz, Il en choisit le personnel de préférence parmi les descendants des parlementaires qui avaient été fidèles à la cause de son père, pendant la Ligue. Dans son discours d'usage, à la rentrée de la cour de Dijon le 3 novembre 1874, M, le Procureur général Robinet de Cléry a rappelé les noms des magistrats du Parlement de Bourgogne qui furent désignés pour composer la nouvelle Cour, et de ceux qui les y suivirent, Le Premier Président du Parlement de Metz fut Antoine Bretagne, qui prêta serment entre les mains du roi le 16 mai 1633, Lors de l'installation, le 27 août suivant , du Parlement des Trois-Evêchés, Il prononça une harangue, dans le goût emphatique du jour, dont il serait fastidieux de donner des extraits,
La création de cette cour Souveraine et celle des bailliages, dans le Pays messin, ne tarda point à froisser la susceptibilité du maître-échevin de la Ville et des baillis seigneuriaux, qui rendaient la justice, depuis des siècles, suivant les Coutumes locales, Emmanuel Michel l'historien du Parlement de Metz, a raconté avec quelle énergie Antoine Bretagne sut vaincre la résistance de ceux qui s'opposaient à l'introduction des lois françaises - Le Gouvernement de la République, en 1918, n'a pas suivi cet exemple historique -. Bientôt le cardinal de La Valette , jaloux du prestige de la nouvelle cour de Metz, obtint le 16 mai 1636, des lettres-patentes ordonnant son transfert à Toul, Il fallut une lettre de cachet du roi pour obtenir le déplacement des Parlementaires messins. Quelques mois après, des lettres-royaux du 31 juillet 1637, donnèrent commission à Antoine Bretagne de remplir à Dijon, la charge de Premier Président, à la place de Pierre Legoux mis à pied.
Antoine Bretagne, chevalier, baron de Loisy, "qui avoit blanchy sur les fleurs de Lys et vieilly dans l'escarlate", dit un vieil auteur, mourut accidentellement. Au dire de Tallement des Réaux, "se trouvant seul dans sa chambre, il tomba dans le feu de la cheminée et, comme il étoit faible et sec, il ne put s'en tirer". Son corps fut inhumé le 9 janvier 1639, à côté de ceux de son père et de sa mère, dans la chapelle des Bretagne, en l'église de la Magdeleine,
Le détail donné par Tallement, sur la maigreur physique du Premier Président, se remarque dans son portrait en pied qui, jusqu'en mai 1872, ornait la Chambre du conseil de la Cour d'Appel de Metz.
A cette époque, deux magistrats messins prirent la patriotique initiative de revendiquer, au nom des familles des modèles, ce tableau ainsi que neuf autres portraits de magistrats qui avaient fait partie de cet Cour aux 18° et 19° siècles. Le Gouvernement allemand, qui ne tenait pas beaucoup à les conserver, en autorisa le transfert à Nancy; ils restèrent dans les locaux de la cour d'Appel de cette ville jusqu'en mai 1925. Sur les instances du Maire de Metz, ces glorieux souvenirs d'un passé illustre reprirent leur place d'autrefois, dans le superbe Palais de Justice, à l'ombre des arbres séculaires de l'Esplanade.
Le portrait en pied du Premier Président Bretagne offre un intérêt documentaire supérieur à sa valeur artistique. Tout en se défendant de s'ériger en critique d'Art, chacun peut y constater des défauts de technique très accentués. Le mortier du haut magistrat est démesurément volumineux; les mains et surtout la tête, encadrée d'une perruque à marteaux, sont trop petites par rapport à la taille du modèle.
Si le portraitiste du Premier Président Bretagne a transgressé les lois de l'esthétique, il a, du moins, traduit avec une fidélité scrupuleuse, garantie d'une parfaite ressemblance, la figure maigre et expressive de celui-ci. Les traits un peu durs, les pointes de la moustache et la barbiche blanches, les yeux noirs et perçants, d'une vivacité extraordinaire, rappellent la finesse de l'esprit, l'énergie et la force de caractère du célèbre parlementaire. Le grand manteau en drap rouge à bandes de petit-gris, qui recouvre la simarre noire, le col d'hermine démouchetée, sont non moins imposants que le costume des hauts magistrats qui le remplacent aujourd'hui, dans cette salle de l'ancien Parlement de Bourgogne.
Antoine Bretagne avait épousé à Dijon, Anne fille de Jacques Massol, seigneur de Nanteuil, dont il eut trois fils. L'aîné, Claude de Bretagne, né à Dijon le 24 septembre 1601, baron de Loisy, seigneur d'Hully et de Stigny, fut nommé conseiller au Parlement de cette ville le 4 janvier 1630. Il succéda à son père, comme Premier Président du Parlement de Metz, où il fut installé le 10 septembre 1641. Magistrat d'une haute distinction, Il mourut en charge à Toul le 10 septembre 1669.
Claude de Bretagne avait épousé à Dijon Marguerite Desbarres; il laissa quatre fils, dont trois entrèrent dans les Ordres. L'aîné, Antoine III de Bretagne, né à Dijon le 19 février 1631, fut reçu conseiller au Parlement de Metz le 1O juillet 1652, et devint président à mortier en cette Cour le 3 mars 1664. Il mourut dans l'exercice de ses fonctions le 6 août 1703. De son mariage avec Madeleine Boutier, naquirent deux fils. L'aîné Charles de Bretagne fut nommé Grand Archidiacre et de la cathédrale de Toul en 1665. Le président Antoine III de Bretagne eut le chagrin d'apprendre la fin tragique de son second fils, Jacques de Bretagne, commandant au régiment de Champagne, tué en duel le 15 août 1693. Celui-ci n'ayant pas d'enfant, la descendance mâle de cette branche messine se trouva éteinte.
Le nom des Bretagne ne figure pas au coin de nos rues, à côté de ceux de Fremyot, de Jeannin, des Odebert, leurs contemporains;mais il reste inscrit, avec honneur, dans les Annales des Parlements de Dijon et de Metz.


Les compagnies judiciaires, Messieurs, de même que certaines familles, souffrent parfois de querelles intestines, comme le Parlement de Bourgogne pendant la Ligue. Mais le temps finit toujours par y rétablir l'accord..
La notre n'a pas à craindre un schisme aussi pénible que celui du Parlement de Dijon de 1589 à 1595. Sous la bienveillante direction de nos chefs elle présente un modèle de concorde et d'harmonie envié dans d'autres ressorts. Tous les magistrats, qui en ont fait partie la quittent avec regrets et en conservent un vif et affectueux souvenir.

Messieurs les Avocats.
Vos archives renferment, avec d'autres plus illustres encore, les noms de sept Bretagne qui ont porté votre robe. Deux de leurs alliés sont particulièrement chers à vos cœurs bourguignons : Jacques Bossuet et Claude Mochet, grande pères paternel et maternel, du plus illustre des orateurs sacrés, en France. C'est dans ce vieux Palais, que vous avez bu à la source de leur éloquence, que nous retrouvons et admirons en vous. C'est à leur science juridique, dont vous êtes les héritiers, que votre barreau doit l'honneur d'être cité parmi les plus éminents de notre pays.

Messieurs les Avoués.
Les Procureurs au Parlement du 16• siècle, vos devanciers, avaient, ainsi que leurs clercs, une écriture abominablement difficile à déchiffrer pour un profane qui n'est pas sorti de l'Ecole des Chartes
Aujourd'hui, nous avons, assez souvent, la satisfaction de lire sans difficultés vos pièces de procédure, grâce à vos soins vigilants et au talent de vos dactylographes. Soyez en remerciés.


ANNEXE

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