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Deux lettres de Nicolas-Joseph Thiry à ses parents ou le fils prodigue

Nicolas-Joseph Thiry était le frère de Nicolas Hippolyte Thiry , mon arrière grand père (SOSA n°8). Etudiant en droit à Paris, il donnait du fil à retordre à celui qui était chargé par ses parents de le surveiller (un Colonel Brice dont j'ignore les rapports avec la branche Brice). Ces lettres me semblent deux témoignages intéressants (et assez réactionnaires) d'un Rastignac lorrain, "plongé dans les événements de 1848". Ces lettres ne sont pas datées, mais la première est sans doute de juin 1848 et la . (M.T.)

Cette première lettre est sans doute de Juin 1848

C'est malade de corps et d'esprit, mes chers parents, que je vous écris ces quelques lignes. J'ai l'âme si remplie de tristesse que j'ai besoin de l'épancher dans une lettre : en outre je suis exténué de fatigue; je suis dans cette triste position où sans être positivement malade, je suis loin d'être bien portant : tous les soirs une migraine violente me prend après mon dîner et ne me quitte que lorsque je parviens à m'endormir. Tout cela est la conséquence de cette vie bien agitée que l'on mène à Paris depuis quelque temps.Lorsque je vous ai écrit à la hâte ces quelques lignes le 15 à 4h1/2, je n'ai pas eu le temps de vous dire, 0 ou plutôt je n'ai pas voulu vous effrayer, en vous racontant toutes ces vociférations que poussaient les factieux se croyant déjà vainqueurs. Ils parlaient déjà rien moins que de livrer Paris au pillage pendant deux heures, de remplacer l'Assemblée Nationale déjà dissoute par eux par un Comité de Salut Public à l'instar du fameux Comité de 93 et d'établir deux guillotines permanentes, l'une sur la place de Grève, l'autre sur la place de la Révolution. Leur triomphe a été bien éphémère; à la générale que l'on battait dans les rues, 150 mille gardes nationaux ont répondu par leur présence dans leurs légions respectives.J'ai répondu un des premiers, car c'est le fusil à côté de moi sur l'angle d'une table du (? ) en plein air que je vous ai écrit ma lettre du 15. Je ne viens pas me vanter d'avoir montré de la bravoure, j'ai fait comme les autres. Nous étions au Luxembourg où s'étaient réfugiés quelques membres de l'Assemblée, entr'autres Arago, vieillard à tête blanche, qui nous dit en pleurant : "ils nous ont chassés, les canailles"; on nous distribua quinze cartouches à chacun, je vous assure que l'aspect de Paris était assez alarmant pour que l'on crut devoir les consommer. Jusqu'au 17 au soir nous avons été sur pied, couchant sur la paille dans des magasins vides convertis en corps de garde. Les patrouilles dont je faisais partie ont arrêté quelques individus armés, mais nous n'avons essuyé aucun coup de feu, nous avons eu plus de chance que ces malheureux gardes nationaux qui ont été attaqués la nuit du 15 dans la rue St Martin, quatre ont été tués sur le coup, et quinze blessés plus ou moins grièvement, plusieurs par leurs camarades à cause de l'obscurité, il y a eu aussi quelques victimes sur des points isolés.
Toute la Garde Nationale a été admirable et son énergie doit faire voir à ces malheureux fous qu'une nouvelle tentative serait aussi infructueuse.Elle a reçu de la France le mandat de veiller à la sûreté de l'Assemblée Nationale, au caractère sacré de son indépendance; elle le remplira toujours avec le même patriotisme. Ces événements ont excité une indignation générale dans les départements et je n'ai pas été étonné lorsque, samedi soir, un jeune représentant de mes amis m'a dit avoir entendu mentionner par le Président une adresse de félicitation de la garde nationale de Lorquin. Les affaires commencent à reprendre un peu; quelques ateliers particuliers ont été ouverts, on espère voir renaître la confiance, qui est la principale condition du commerce.

(Suit, comme dans la plupart de ses lettre, l'expression de ses besoins financiers.) MT

Monsieur Brice a fait parvenir le billet de 500 fr dont vous l'aviez chargé; mais ses nombreuses occupations l'ont fait agir un peu sans réflexion, je suis bien certain que la manière dont il a réparti cette somme n'est pas conforme à votre intention. J'espérais, comme vous me l'aviez dit, qu'il enverrait le billet à Mr (nom illisible) ou que le Colonel serait chargé de partager cette somme entre tous ceux à qui je dois, ou plutôt de faire la dépense la plus nécessaire. Je vous avais exposé que j'avais à consigner pour mon examen 90 fr, location de robe, frais d'appariteur 8fr au moins, que je tenais essentiellement à payer les 120 fr que je dois à mon répétiteur, que mes habits tombaient en guenilles, que j'avais besoin d'être vêtu convenablement. Je n'ai pas cru qu'il fût nécessaire d'insister sur la nécessité d'avoir une tenue présentable. Depuis long-temps il m'est impossible de faire des visites et cependant je connais des personnes qui pourraient m'être bien utiles. [suivent alors quelques noms de personne...]. Pour pouvoir faire toutes ces petites dépenses, j'avais l'intention de dire au Colonel de ne donner que 125 fr à mon maître d'hôtel; on lui aurait payé plus tard les mois arriérés. Que fait M Brice ? Il envoie le billet directement au maître d'hôtel, lui dit d'en retenir 3 mois de pension, c'est à dire 375 fr et il ne s'inquiète pas que je dois depuis long-temps déjà 120 fr à mon répétiteur qui me les a réclamés plusieurs fois [...]

Cette deuxième lettre est écrite le jour de l'élection présidentielle (11 décembre 1848)

C'est aujourd'hui le second jour de l'élection présidentielle et tout se passe assez bien à Paris. Il est vrai que chacun se passionne pour son candidat, de là des discussions vives, même si ces discussions ont lieu en plein vent ; il en résulte des rassemblements fort nombreux mais qui n'ont pas cette apparence hostile (…) de ceux qui ont précédé les émeutes de Juin.

Je crois que l'on ne peut guère prévoir le résultat de l'élection. Beaucoup de personnes de ma connaissance se sont abstenues de voter, ne trouvant dans aucun des candidats les garanties pour un avenir meilleur. Si j'en conclus une abstention proportionnelle dans le tout le reste de la France, aucun des candidats ne réunira deux millions de suffrages, et selon la constitution, on s'en référera à l'assemblée nationale qui élira, j'en suis sûr, le Général Cavaignac. Dans ces élections il y a beaucoup d'esprit de coterie, surtout dans l'élection en faveur de Louis Napoléon. Enfin tout le monde espère que, quel que soit le Président, les affaires reprendront.Depuis mon retour, mes chers parents, j'ai eu à m'occuper de toute autre chose que de politique, à part quelques visites que j'ai faites à plusieurs personnes lancées dans le tumulte ou dans les intrigues , je n'ai pas parlé d'assemblée nationale ou d'autre choses analogues, plus que le dernier Garde champêtre de France. J'ai quelques amis dans les deux partis, je tâcherai d'en user aussitôt que j'en aurai besoin. J'ai dîné, il y a eu hier huit jours avec un de mes amis, dont je vous ai parlé, qui a été nommé Préfet par Cavaignac. J'ai connu son arrivée à Paris par les journaux, je suis allé lui faire une visite, nous avons parlé presque toute la journée ensemble, et il m'a promis que, s'il reste préfet (et ceci est subordonné à l'élection de Cavaignac) il me fera nommer Conseiller de Préfecture près de lui. Si Louis Napoléon est nommé Président, j'accepterai la proposition que l'on m'a faite de me présenter chez Madame de Salvage, amie (…) riche du Prince Louis et très liée avec Mr Brice.
Remarquez que c'est une autre personne que le Général qui m'a fait cette proposition et qui, lorsqu'il viendra à Paris dans quelques jours, il me présentera aussi si je le lui demande

(Toujours les besoins financiers. MT)

Mon examen est presque complètement préparé. Je vous prie de vouloir bien m'envoyer l'argent nécessaire pour consigner. Vous savez sans doute que c'est 90 fr. Veuillez aussi m'en envoyer pour payer mon entretien, car je suis tout à fait à la fin de l'argent qui m'en resta après avoir payé quelques dépenses assez fortes. Pour vous donner une idée de l'emploi que j'ai fait de l'argent que vous m'avez donné(…), mon voyage de Héming à Nancy a couté 7 fr 50 celui de Nancy à Paris avec excédent de bagages 55 fr, les frais d'hôtel à Nancy 9 fr, frais pendant le voyage 8 fr, frais de commissionnaire, d'hôtel pendant 1 jour 1/2 en attendant un autre logement 8 fr
Ainsi le lendemain de mon arrivée à Paris, j'avais 90 f de moins. J'ai été obligé d'acheter une foule de petites choses indispensables (...). J'ai acheté des livres pour 42 fr, j'ai donné un acompte de 22 fr (...) , papier, bretelles, bouteille de vernis, abonnement de bains, bois, charbon de terre, bougies. Je suis dans une maison où l'on ne donne pas à manger, je suis obligé d'aller prendre mes repas dans les restaurants (...)