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Un père paysan

Je suis un paysan. Grande chaleur de juin. Je ne suis plus tout jeune et la fatigue de la semaine rend maintenant, pour moi, nécessaire cette longue sieste du dimanche dans la chambre aux volets clos. Au réveil la maison est vide, la grand-mère est au jardin, la mère et les enfants sont au village. Ils vont bientôt revenir ; allons à leur rencontre

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Comme le capitaine du navire, après son court sommeil, reprend d'un coup d'oeil sur le ciel, la mer et le pont, possession de sa vie, ainsi en est-il de moi : ma vie est là, dans ces champs, ces prés, ces animaux, ces arbres, dans le ciel changeant, inquiétant ou prometteur. C'est cela qui est beau. La fleur est belle sans doute, mais plus belle la récolte, quand ayant tout préparé, avec l'aide de Dieu, nos espoirs et les promesses se trouvent remplis ou seulement préparés, visibles. Ces plantes, ces animaux ont leur fonction ; ils sont beaux de leur fonction remplie. C'est dans l'ordre.
Par delà la moisson, je pense à la préparation de la campagne de l'an prochain, des années prochaines et d'autres plus lointaines ; je pense à cette terre quand je l'ai prise.
Je suis le père de tout cela. Sans doute, si je n'avais pas été là, un autre y serait, mais ces choses que j'ai devant moi, réalisées ou en espérance, elles ne seraient pas telles. Ma marque est dessus, indiscernable sans doute à d'autres qu'à moi-même. La Bible dit que Dieu a donné la terre à l'homme pour qu'il la travaille, pour qu'il l' «élabore», nous explique-t-on. Merci, ô Père de toutes choses, de m'avoir placé là.
Voici le village; sur le chemin, au loin, un petit groupe. Les voilà. Je vais les attendre ici, mes petits et Elle, la mère de mes petits. Ils sont à moi, ceux-là plus que le reste, et le reste peut disparaître pourvu que je les garde.
Elle, je ne l'ai pas gagnée ni prise, elle s'est donnée à moi. Eux, bien plus encore que ces choses, ils n'existeraient pas sans moi ; ma marque est en eux.
Ils sont beaux, mes petits. Presque tous ils sont venus au monde dans notre chambre, dans notre lit. Une paire sont bien venus à la Maternité, parce qu'il a bien fallu, mais quand la patronne n'est pas là, même dans son lit, la maison est vide, rien ne va ; on oublie, on ne sait plus ce qu'il faut faire, on ne retrouve rien.
Ils n'ont pas été souvent malades ; heureusement d'ailleurs ; le médecin est loin, le pharmacien aussi. Il y a des moments où l'on voudrait bien habiter en ville : cette nuit-là où je suis allé chercher la sage-femme dans une voiture à peine éclairée et ce jour-là où nous avons attendu le médecin si longtemps pendant que le petit délirait.
Et puis «"après »" ! Qu'est-ce qu'on en fera ? On me dit : avec cette bande-là, vous ne craignez pas la crise de main-d'oeuvre ! - C'est vrai et ce n'est pas vrai.
C'est bien tentant de les garder avec nous, après 14 ans. Ils ne demandent que cela, d'ailleurs. Quel plaisir, déjà, pendant les vacances, de travailler avec le grand, d'entendre sa voix de fausset se vouloir rude et sonore pour commander aux chevaux, de le voir revenir de commission, ranger sa voiture et dételer son cheval, attentif à faire comme je lui ai montré. Et d'entendre le rapport de la grande et des autres sur leurs lapins, et de manger la petite tarte qu'on a faite exprès pour papa !
Sans doute, à peu près tous, ils voudront rester à la terre. Mais comment les établir ? S'il n'y en avait qu'un ou deux, ce serait facile, mais six ou sept ? Il faudra bien qu'il y en ait qui partent, qui prennent un autre métier pour lequel il faudra les instruire... Je ne veux pas faire comme le père X... : les garder à travailler avec moi jusqu'à 20-25 ans et qu'ils soient ensuite forcés de s'en aller, sans métier, manoeuvre, homme d'équipe... Et pour ceux qui resteront, il faudra tout de même qu'ils apprennent quelque chose, ce qui me manque encore, ce que j'ai mis si longtemps à apprendre à mes dépens L.
Ecole, apprentissage, danger de l'éloignement de la famille et de notre milieu, question d'argent, services qu'ils pourraient rendre en restant avec nous, utilité d'ouvrir leur esprit en les sortant de la maison et du pays... Désir de ne pas les voir vieillir, de les garder toujours avec nous. Tout cela se mêle dans ma tête, le vertige me prend devant cet avenir que, père, je dois pouvoir préparer, imposer peut-être.
Je ne suis pas seul, il est vrai. Elle est avec moi, mais si je m'en allais, trop vite...
Ils s'approchent. Comme, maintenant, je la vois qui mène son petit troupeau, elle le mènerait encore, calme, avisée, un peu durcie. Si déjà elle peut s'appuyer sur le grand, cela ira à peu près - mais quel poids cette maison, quels soucis, quel travail ! Je sais bien qu'on l'aiderait, en famille, mais quand même !...
Et si Elle partait, que ferais-je, sans femme, sans maman, sans patronne ! dans quelques années, la grande... oui, pauvre petite...
Enfin - que savons-nous, que pouvons-nous ? J'en ai la tête cassée, le coeur aussi. Et puis, chez nous, dans la culture, on le sait, on fait des projets, on prévoit, on prépare, mais Dieu dispose et fait le reste.
Les oiseaux, les lis de la parabole, les cheveux qui sont comptés, voilà ce qui est vrai. Nous sommes dans Sa main. Tout ce qui arrive est adorable, me rapportait le curé l'autre jour, et il me citait le cas de ce petit cultivateur d'Alsace à qui il avait été donné de voir ses douze enfants établis sur des exploitations comme la sienne... Ce serait beau 1 Des hommes comme j'aurais voulu être, des femmes comme Elle, le pain des hommes fourni par ceux qui aiment la terre, la Vie qui continue ici, qui augmente là-haut...
Les voilà. Ils ne sont encore qu'en boutons, mes petits, des beaux petits boutons roses, nous avons le temps.
- « Vous êtes-vous bien amusés ? .
- « Oh ! papa, il y avait une petite fille qui... .

EMILE THIRY
l'anneau d'Or
Juin 1946