Extrait des Mémoires De l'Académie Nationale de Metz

1935-1936
(Médius)
DISCOURS de M. Pierre PUTON
Président de l'Académie
prononcé à la séance publique du 6 juillet 1935

Monsieur le Préfet, Mesdames, Messieurs, Mes chers Confrères, Les traditions de l'Académie imposent à votre Président le soin de vous entretenir à votre séance publique d'un sujet approprié aux circonstances. Je me conforme d'autant plus volontiers à cet agréable devoir, qu'il est pour moi une nouvelle occasion de vous remercier de la sympathie et de l'estime que vous m'avez témoignés en m'appelant au milieu de vous et de l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant, parmi de plus dignes, pour présider les séances de votre Compagnie, C'est une charge dont je me suis d'ailleurs incomplètement acquitté puisqu'une nomination dans une résidence éloignée m'a obligé à n'avoir plus avec vous que de trop rares relations, Aujourd'hui verra se dénouer des liens qui me sont très chers et ce n'est pas sans émotion, soyez-en assurés, que je quitte des collègues qui m'ont comblé de cordiales attentions et une Ville que l'on ne peut connaître sans l'aimer et à laquelle m'attachent tant de liens d'affection et tant de souvenirs de famille, Seul l'espoir de revenir parfois au milieu de vous et de me retrouver dans cette région qui tient si fort à mon coeur diminue l'amertume de cette séparation.

Vous aimez qu'on vous retrace la vie des hommes qui ont marqué les annales messines de leur constant amour du bien, et que l'on défende contre l'oubli ceux qui ont servi et honoré la Cité.

L'homme dont je veux vous entretenir n'est pas oublié à Metz, puisqu'une rue de notre ville porte son nom: mais parmi nos concitoyens bien peu, je crois, connaissent la personnalité et les oeuvres de M, Le Moyne, Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées et sociologue. Aux heures pénibles que nous traversons, où les questions sociales sont d'un d'intérêt actuel, où nous, voyons se faire jour les théories les plus diverses et appliquer parfois des systèmes hardis, en vue de parvenir à une équitable répartition des richesses et à un meilleur équilibre social, il ne m'a pas paru sans utilité d'évoquer devant vous da conceptions qui dans leur ensemble paraissent assez éloignées des réalités, mais dont certaines, cependant, ont encore leurs adeptes, et qui en tous cas sont toujours inspirées par une âme noble et généreuse.

Nicolas Désiré Le Moyne vers 1870.

Nicolas-Désiré Le Moyne est né à Metz le 18 octobre 1796: son prénom de Désiré indique bien les sentiments que lui portaient ses parents. car il ne fallut rien moins que la Révolution et les perturbations sociales qui en furent les suites pour permettre sa naissance: son père, Marc-René-Louis Le Moyne était né le 16 août 1750 à Moyenvic où son père était Receveur principal des Salines: celui-ci étant mort jeune et sa veuve ayant contracté un nouveau mariage avec un jeune et brillant capitaine du Royal,Liégeois, le Baron de Méan, Marc Le Moyne, avait dû, sur des ordres impérieux, embrasser l'état ecclésiastique, On peut croire qu'il n'avait pas une grande vocation, ainsi que cela était fréquent sous l'ancien Régime ; l'Abbé Le Moyne, qui d'après des documents qui nous sont parvenus, paraît avoir été fort instruit et avoir possédé une très vive intelligence, adopta d'enthousiasme les idées des philosophes. Nous savons par une étude de notre savant collègue M. Fleur, qu'il participa au mouvement maçonnique qui précéda la Révolution, avec l'abbé de Ficquelmont, dont la fin tragique demeure quelque peu mystérieuse. Marc Le Moyne abandonna sans regrets la cure dont il était ti- tulaire dans les environs de Metz, et le 31 août 1794, il épousait à Metz Charlotte Lemoine, qui portait presque le même nom que lui, mais avec laquelle il n'avait aucune parenté, On peut supposer avec quels soins il entoura l'éducation de l'enfant unique qui naquit de cette tardive union, régularisée par la suite aux yeux de l'Église, et il n'est pas douteux qu'il exerça une très forte influence sur la formation intellectuelle de son fils, en lui donnant le goût des sciences et de la philosophie, Nicolas-Désiré Le Moyne réalisa pleinement les espoirs que son père avait fondés sur lui: après de brillantes études, il entra à !l'Ecole polytechnique et devint Ingénieur des Ponts et Chaussées.

On sait la part considérable que prirent à l'époque les élèves de l'Ecole polytechnique dans le mouvement intellectuel et social.

Les différents systèmes qui se manifestaient alors sur l'organisation de la Société trouvaient parmi eux des adhérents enthousiastes. « Nous étions, — dira beaucoup plus tard, Hippolyte Carnot, — à l'affût de toutes les manifestations philosophiques ayant une tendance religieuse. La « Palagenésie Sociale », de Ballanche était en haute estime parmi nous; nous poussions nos recherches dans les Œuvres du Philosophe Inconnu et jusque dans les Neuf Livres de M. Coëssin » Le Saint Simonisme fit de nombreux disciples parmi cette jeunesse qui trouvait dans la religion nouvelle l'orgueil d'une initiation aux mystères des plus graves problèmes et la joie d'appliquer sans peine une rapide et décisive réponse aux plus hautes questions. M. Le Moyne, bien qu'ils les aient étudiées et qu'il ait été lié d'amitié avec certains adeptes, n'adhéra jamais aux théories du Père Enfantin. Mais on peut penser sans peine avec quelle fougue il prenait part aux discus- sions philosophiques et sociales qu'agitaient entre eux les élèves de l'Ecole polytechnique, ses enthousiasmes et ses aversions.

On se l'imagine volontiers sous les traits de ce Joseph Delorme, que nous dépeint Sainte Beuve comme un autre lui-même: « Il s'était épris de l'impiété audacieuse du dernier siècle, ou plutôt de cette adoration sombre et mystique de la Nature qui chez Diderot et d'Holbach ressemble presque à une religion. La morale bienveillante de d'Alembert réglait sa vie. Il se serait fait scrupule de mettre le pied dans une église, et, en rentrant le dimanche soir, il aurait marché une heure pour aller jeter dans le chapeau d'un pauvre le produit des épargnes de la semaine... l'injustice le suffoquait et faisait bouillir son sang. »

Cependant, malgré ses aspirations philosophiques et sociales qui devaient se traduire par de nombreuses publications, M, Le Moyne, grâce uns doute au solide bon sens qu'il tenait de ses origines lorraines, montra toujours dans leur expression une certaine modération, de même qu'il sut donner à sa vie une direction normale.

Il ne suivit pas l'exemple d'autres polytechniciens, tels Henri Fournil, Jean Reynaud et Michel Chevalier, brillants ingénieurs, qui sacrifièrent situation et fortune pour se donner tout entiers au prosélytisme de leurs doctrines, Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, M. Le Moyne exerça ses fonctions à Rochefort et à Mézières et termina sa carrière à Epinal.

Il avait épousé à Metz, le 5 janvier 1823, Mlle Lallemant, dont il eut deux fils, qui tous deux entrèrent à l'Ecole Polytechnique: l'aîné, Jules-René-Désiré, né à Metz en 1825, fut comme son père Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, le second Charles- Camille, né à Metz, k 9 septembre 1829, fut ingénieur des Télégraphes et termina sa carrière comme Directeur des Postes et Télégraphes à Epinal.

M, Le Moyne fut un fonctionnaire aussi scrupuleux que savant et il ne se borna pas à accomplir les travaux administratifs qui lui incombaient; il a laissé, traitant des matières dans lesquelles il s'était spécialisé, des ouvrages scientifiques qui furent re- marqués à leur époque et qui, parait-il, sont encore consultés. En 1825, il fit paraître un livre intitulé « Moyens faciles de parvenir à fixer l'établissement des ponts suspendus ». En 1829 « Renseignements sur le service des Ponts et Chaussées en Prusse et dans les Pays-Basé et en 1830 un « Essai d'un traité sur l'entretien des routes ».

Cette activité scientifique ne le détournait pas de ses études sociales et philosophiques qui furent durant toute sa vie la grande préoccupation de son esprit. Sans cesse il a cherché à mettre au point la solution des problèmes que posait à sa conscience la volonté d'assurer 1c bonheur de ses semblables. C'est surtout de ses ouvrages, qui traitent de la science de l'organisation sociale, que je voudrais vous entretenir.

En 1833 et en 1834, M. Le Moyne fit paraître deux brochures qui, sous le même titre « Association par, phalange agricole-industrielle », ont pour objet d'exposer les notions élémentaires et pratiques du Système Sociétaire de Charles Fourier. Dans l'avertissement qui précède la première de ces brochures, il prévient le lecteur qu'il s'est parfois un peu écarté des idées de ce chef d'école et que par exemple il n'a pas maltraité la civilisation, comme le fait celui-ci, mais que ces légères modifications, qu'elles soient ou non des erreurs, n'influent pas sur le but de l'écrit « qui n'est que d'exposer élémentairement le mécanisme sociétaire ».

M, Le Moyne se déclare disciple convaincu de Fourier et de son école: il ne met pas en doute que le « Phalanstère, l'ordre social harmorien », est destiné à passionner les artistes de tous genres, aujourd'hui accablés de besoins matériels et privés d'inspirations suaves. Aussi, « en vérité, écrit-il, le prix qu'ils doivent en retirer me semble assez beau pour qu'ils contraignent quelque peu leur nature, fassent quelques efforts d'étude, afin de connaître ce mécanisme, ces groupes libres, cet ordre sériaire, qui est véritablement la vie d'artiste appliquée à tous genres de travaux ».

Cet exposé est débarrassé des considérations philosophiques que l'on trouve dans les oeuvres de Fourier: l'harmonie universelle qui règne dans le monde, grâce à la loi d'attraction découverte par Newton, loi qui se traduit dans le monde moral par l'attraction personnelle. L'auteur poursuit manifestement un but de vulgarisation et se borne à poser en principe indiscuté que l'homme est fait pour la vie en Phalanstère (stère terminaison, qui comme dans monastère, indique le lieu où se tient la Phalange, corps compact et complet), comme les abeilles, pour celles en ruche ni trop ni trop peu nombreuses, ou comme les castors, animaux admirables en société et ordinaires dans l'isolement.

L'organisation par phalange est le seul moyen d'arriver à l'association soit universelle, soit seulement partielle, qui est reconnue indispensable même pour ceux qui nient une partie des maux de la civilisation. L'auteur fait l'éloge de la vie phalanstérienne, qui loin de détruire les liens de famille ne fera que les affermir: et il en donne comme preuve que les enfants, recevant une éducation dont les meilleures institutions actuelles ne peuvent donner qu'une idée très imparfaite et s'excitant entre eux suffisamment au travail, rendu d'ailleurs attrayant, les pères et mères n'auront pas besoin de les morigéner, ils pourront les idolâtrer comme la nature les y porte, pour adoucir les peines de ces petits êtres.

Par ailleurs, comme conséquence de cette parfaite éducation, les pauvres comme les riches prendront du goût pour les bonnes manières, les bonnes mœurs, et pour les travaux convenables, tant aux facultés intellectuelles et physique, qu'à la fortune de chacun. C'est qu'en effet, l'Association phalanstérienne, loin de détruire la propriété, la perfectionne: c'est la phalange qui est propriétaire des terres qu'elle cultive, mais chaque habitant du phalanstère aura un titre transférable hypothéqué sur la propriété et le travail de tous, pour constater le capital qu'il a mis dans la Société. Ainsi se trouve résolu le problème si important:.... de la mobilisation de la propriété foncière, en même temps que l'on évite le morcellement des terres si préjudiciable à un bon rendement. A la mort d'un individu, sa fortune en actions territoriales se divise entre ses héritiers et légataires et il n'est pas inutile de remarquer la différence fondamentale qui existe sur ce point entre le Fouriérisme et le Saint Simonisme qui tout en reconnaissant la propriété individuelle n'admet pas la dévolution héréditaire.

M, Le Moyne entreprend ensuite, d'après Fourier, la description du Phalanstère, qui comme on peut le supposer, est une habitation enchanteresse; l'innovation, qu'il considère comme étant la plus précieuse de l'architecture sociétaire, c'est la « Rue galerie » et je ne puis mieux faire que de transcrire ce qui est dit de ses avantages: « La rue galerie est placée au premier étage, le rez et l'entresol étant coupés par les arcades à voiture et les porches fermés: elle règne dans tous les corps de l'édifice. De là, elle communique aux étables et bâtiments industriels par des souterrains élégants puis, sur certains points où les doubles corps de logis sont rapprochés à distance de douze toises, la rue galerie les unit par un couloir élevé, sur colonnes, à hauteur du premier étage. Moyennant cette rue galerie, on peut à l'abri des injures de l'air, aller à pied en toutes relations de l'intérieur, aller aux ateliers, aux étables et colombiers, aux salles publiques, à l'église, à la bibliothèque, au musée, au spectacle, sans savoir quel temps il fait, sans s'inquiéter du chaud et du froid, sans gagner ni fluxions ni rhumes par les transitions de température. Le mécanisme des courtes séances ne pourrait pas s'établir dans la rue galerie, les tentes mobiles et les omnibus gratuits.

La galerie forme au-dessus du premier étage une terrasse qui entoure le phalanstère. Les 2° et 3• étages sont en retrait de la terrasse qu'ils découvrent de leurs croisées extérieures: elle est ornée de végétaux en caisses et en pots; de là naissent deux sortes de promenades inconnues pour nous: celle du temps boueux, elle se fait sur la terrasse, qui pavée en dalles et légèrement inclinée, ne conserve jamais l'eau: celle des frimats et chaleurs, elle a lieu dans la rue galerie, chauffée à tuyaux en hiver et rafraîchie en été. On ne se doute pas dans l'ordre actuel de tous ces agréments: les monarques mêmes n'en ont aucun germe dans leurs palais: les civilisés ne savent ni se loger, ni se vêtir, ni se nourrir, ni travailler ».

Si l'on ajoute que, dans la belle saison, toute la campagne d'une phalange est promenade par le charme des cultures engrenées et fastueuses, qu'on ne trouve pas dans non tristes hameaux, et que les travailleurs qui passent la journée à parcourir divers groupes agricoles arriveront pleins d'appétit à leurs divers repas, on ne peut qu'admirer les heureuses solutions données aux difficiles problèmes sociaux.

Il ne m'est pas possible d'entrer ici dans tous les détails de l'or- ganisation phalanstérienne, car les disciples de Fourier n'en négligent aucun et la solution qu'ils proposent est toujours présentée comme ayant les plus heureuses conséquences pour le bonheur de la Société: qu'il me suffise d'indiquer que par les effets d'un organisme de répartition des bénéfices, que l'on voudrait voir appliquer, les classes riches de la société voient leur fortune doublée, les classe aisées leur fortune triplée, les moyennes leur fortune quadruplée, les gênées quintuplée, et enfin les classes pauvres leur fortune sextuplée.

C'est qu'en effet, dans l'ordre sociétaire il n'y aura plus besoin d'armée, et tous les militaires à cause du travail attrayant deviendront volontairement des producteurs: les enfants dès l'âge de 4 à 5 ans recevront une éducation industrielle qui, tout en les instruisant beaucoup, leur fera gagner plus que leur dépense: les neuf dixièmes des femmes débarrassées des soins du ménage et des enfants s'occuperont de travaux productifs. En rendant le commerce direct, on économisera les 4/5 des agents qu'il emploie: enfin en supprimant tous ceux qui sont en rébellion ouverte contre l'industrie, les lois, les moeurs et la usages et que Fourier désigne sous le nom de « scissionnaires » on évite l'entretien d'une gendarmerie et de fonctionnaires également improductifs. Il n'est donc pas exagéré de dire que les produits sont quadruplés et comme l'industrie sociétaire opère par l'attraction et le charme, alors que l'industrie morcelée opère par la contrainte et le besoin, il n'est pas douteux que tous les humains ayant quelque bon sens voudront faire partie de l'organisation phalanstérienne.

A la fin de la deuxième brochure, M, Le Moyne fait connaître que toutes deux se vendent chez les libraires, la première 50 centimes et la seconde 1 franc, mais qu'il les adressera volontiers à tous ceux qui témoigneront le désir de les avoir, C'est qu'en effet, l'auteur a toujours fait preuve du plus complet désintéressement et n'a jamais poursuivi d'autre but que celui de faire connaître au plus grand nombre possible de lecteurs les idées qui lui étaient chères. Poursuivant son but, il n'hésite pas à recommander la publication annoncée par M.V. Considérant, capitaine du génie, d'un ouvrage qui a pour titre « Destinée sociale » et qui, écrit-il, doit être analogue, sous quelques aspects à celui qu'il a préparé lui-même, Bien qu'il s'agisse d'un disciple du Maître, et non des moindres, il lui lance cependant une petite pointe, « Il parait cependant que nous différons, dit-il, moi je reste didactique dans tout mon écrit, M. Considérant est passionné, il écrit en artiste, enfin, l'exécution de son livre est à la mode comme son style. »

M. Le Moyne était alors Ingénieur des Ponts et Chaussées à Rochefort, mais fidèle à sa ville natale c'est à Metz chez Lamort qu'il fait imprimer sa seconde brochure. Si elle eut un certain succès dans les milieux fouriéristes, il ne semble pas qu'elle fut très remarquée à Metz où les idées sociales étaient alors peu répandues: vers cette époque, en novembre 1831, deux disciples du Père Enfantin, Jules Chevalier et Hoart étaient venus exposer à Metz les principes de la religion Saint-Simonienne, mais ils firent peu d'adeptes, même parmi les élèves de l'Ecole d'application. Les Messins, qui en grand nombre faisaient de l'opposition à la monarchie de juillet, étaient plus occupés de politique que de sociologie.

Malgré son succès très relatif, M. Le Moyne n'en continua pas moins à s'adonner avec passion aux études qui lui tenaient à coeur et à faire paraître dans de nombreuses publications les résultats de ses réflexions sur les sciences sociales qu'il désigne sous le nom de « Sociosophie » qu'il préfère à celui de « Sociologie » . Il ne tarde pas à faire oeuvre personnelle et à se dégager des grands sociologues de l'époque, même de celui dont il s'était dit le disciple convaincu: l'essai malheureux d'un phalanstère, qui avait été fondé après 1830, à Condé-sur-Vesgre, lui avait uns doute montré les imperfections pratiques des théories fouriéristes. Mais s'il n'entend être disciple d'aucun des grands sociologues dont il a étudié les théories, notamment de Fourier, Owen, de Girardin, Enfantin et autres Saint-Simoniens, Auguste Comte, etc.. il leur a fait à tous de larges emprunts, chaque fois que leurs conceptions cadraient avec les siennes.

Ses théories sont exposées dans une suite de brochures qui deviennent de plus en plus compendieuses, et qu'il fait paraître sous le pseudonyme de « Medius » suivi d'ailleurs des indications de son nom et de ses fonctions; en 1838 paraissent les « Calculs agronomiques et considérations sociales », en 1842 « la Baronnie d'Asile », en 1848 « Les Idées d'organisation sociale » , en 1860 « La Doctrine hiérarchique fusionnaire, construction d'une Société véridique, juste, affective et libre », livre de 352 pages, imprimé à la Librairie de la Vie humaine à Paris et que l'on trouve chez l'auteur, 5, quai du Fort, à Metz, en 1865 un livre de 588 pages intitulé « Lettres sur les idées sociales et providentielles », enfin, en 1871, imprimé à Metz chez Didion la « Sosiosophie, ou principes naturels et lois mathématiques de la Hiérarchie fusionnaire » , (153 pages), et son dernier livre « Essais scientifiques sur les croyances providentielles et théophilanthropiques, conformes aux instincts et aspirations de la Nature humaine » (224 pages).

L'auteur précise sur la couverture de ces deux ouvrages qu'ils ne se vendent pas: ils sont offerts à tous ceux qui veulent prendre la peine de les lire et de rechercher la Vérité.

Je n'ai pas l'intention d'analyser chacun de ces ouvrages, mais je voudrais en dégager les idées directrices et vous donner un aperçu des théories philosophiques et sociales qui y sont exposé«. Comme tout constructeur d'une société future, M. Le Moyne expose tout d'abord ses conceptions métaphysiques d'où découleront ses idées sociales. Il est résolument hostile au Christianisme, et on ne saurait s'en étonner lorsque l'on connaît sa formation philosophique et les auteurs dont il nourrissait son esprit: mais on ne rencontre dans ses œuvres aucune phrase violente ou injurieuse pour des croyances qu'il repousse: le nom de « Médius » dont il signe ses œuvres semble bien avoir été choisi par lui pour indiquer la modération de ses idées, ou tout au moins de leur expression. Du catholicisme il ne prétend retenir que la parole rapportée par Saint-Jean l'Evangéliste « Aimez-vous la uns les autres » qu'il complète par la formule « Aidez-vous les uns les autres ». Il ne met pas en doute l'existence de Dieu et il le désigne même sous quatre noms selon les quatre conceptions différentes qu'il s'en fait; à ce propos, on doit remarquer l'importance extrême qu'il attache au nombre quatre que l'on retrouve dans l'exposé de toutes sa théories: bien qu'il ne s'explique pas à ce sujet, il est vraisemblable qu'il reconnais à ce chiffre les vertus parfaites qui lui sont attribuées dans les doctrines ésotériques.

I -C'est ainsi qu'il désigne sous le nom de Jehova l'invisible, le Dieu inconnu, l'idée que l'homme possède de l'ensemble des choses qu'on appelle l'univers et il lui donne comme attributs les quatre grands principes primordiaux et éternels: 1° la loi logique:2° le temps: 3° l'espace et 4° les monades ou atomes constitutifs de l'Univers.

II -Vient ensuite la notion du Dieu architecte qui, avec la matière inerte, a formé les êtres organisés: c'est le père à qui nous devons l'existence, c'est l'Elohim créateur, c'est le Jovis-Pater du paganisme, père des Dieux et des hommes. III - Dieu inspirateur, correspond à la troisième conception: l'homme

agit sous l'impulsion de ses penchants et instincts, mais il paraît plausible d'imaginer que Dieu envoie aux humains des inspirations qui éclairent leur intelligence: « les grandes découvertes de l'humanité auraient donc pour principe des germes qui, semés par Dieu en profusion, ne se seraient développés que dans le cerveau de quelques individus » . On aboutit ainsi à la conception de la providence inspiratrice des progrès humanitaires,

IV. — Enfin la quatrième conception est celle de Dieu rémunérateur de ceux qui secondent ses desseins. De même que pendant sa vie terrestre chaque individu doit recevoir une rémunération annuelle, selon son travail. chaque homme doit être rémunéré à la fin de sa carrière et son bonheur élyséen doit correspondre au bien qu'il a fait sur la terre. Elhoim ayant disposé l'ensemble des choses en vue du bonheur de tous les Etres, un individu seconde ses desseins toutes les fois qu'il coopère au bonheur de ses semblables, tout en travaillant pour sa propre satisfaction, et ce sont ses mérites, qui résident dans l'accomplissement des devoirs sociaux, qui recevront leur récompense. L'idée de peine ou de châtiment doit être écartée: on doit seulement admettre que les rémunérations seront plus grandes pour ceux-là que pour ceux-ci, « N'est-ce pas ainsi, écrit M. Le Moyne, que les bienfaisants rayons du Soleil profitent à tous, au paresseux comme au travailleur et que cependant cette chaleur solaire favorise spécialement le cultivateur laborieux. Telle doit être la justice distributive toute providentielle du père des humains. Et Dieu obtient ce résultat tout simplement en laissant les mânes élyséens se classer hiérarchiquement entre eux selon leurs mérites ».

A ces quatre conceptions différentes de Dieu font suite naturellement les théories sur la composition de l'Univers matériel, M. Le Moyne admet avec Liébnitz que l'Univers est formé d'un ensemble de monades qu'il divise en deux grandes catégories les Monades atomes, constituant la nature, la substance inerte et les Monades âmes. Ces atomes, qui seraient doués d'une force attractive ou répulsive, se subdivisent en nombreuses catégories et obéissent à des lois ramenées au nombre de quatre: la loi d'attraction universelle, la loi de polarité sympathique, la loi de degré d'appétit, et la loi de symétrie que les atomes observent dans leurs groupements moléculaires. On m'excusera de ne pas entrer dans le détail de ces théories qui m'ont paru assez aventureuses bien que présentées sous les apparences des sciences physiques et mathématiques.

L'auteur est plus accessible aux profanes lorsqu'il parle de l'âme immortelle: à cet égard, il adopte entièrement la conception de la métempsycose antique, non pas celle de l'Inde, qui suppose que l'âme humaine passe dans des corps d'animaux, mais celle d'une alternance de vies terrestres et élyséennes, ainsi que Virgile l'expose dans le neuvième livre de l'Enéide: les vies élyséennes, avec mémoire de toutes les existences passées, les vies terrestres sans ce souvenir, parce que, dit le mythe, l'âme boit les eaux du Léthé chaque fois qu'elle doit revêtir un corps et revenir à la vie terrestre. Il estime que les croyances anciennes du retour des âmes sur la terre, après une vie élyséenne est plus logique, plus consolatrice, plus favorable à la perfectibilité humaine car il admet ce qu'il nomme « La Rémunération des âmes ». Le monde céleste ou élyséen est partagé comme le monde pondérable en hiérarchies plus ou moins brillantes, plus ou moins heureuses les unes que les autres, L'âme sera classée dans ces hiérarchies selon les mérites qu'elle a su acquérir au cours de ses diverses existences terrestres. C'est qu'en effet, il suppose que la vie élyséenne est analogue par son organisation à la vie terrestre telle du moins qu'il voudrait la voir constituée et c'est de cet ordre social ou sociétaire que traitent ses principaux ouvrages.

M Le Moyne pose en principe que toute association des humains doit être fondée sur la hiérarchie « Je sais, écrit-il, tous les sentiments nobles et généreux qui signalent le parti démocratique; c'est là où se trouvent des aspirations progressives et l'amour de la liberté. Mais tout en reconnaissant que le mot « démocratie » se rapporte à tant de belles aspirations, je ne puis, m'exprimant comme Béranger, dire que j'entreprends l'organisation de la démocratie. Il faut indispensablement que je qualifie de hiérarchique un système qui consiste à grouper élémentairement toutes les personnes des deux sexes par patrons et clients, pour en venir à assigner à chacun un rang déterminé par son mérite ».

L'auteur, suivant en cela le système Fouriériste, n'entreprend pas l'organisation générale d'une région ou d'un pays: il entend dégager les règles qui, selon lui, doivent présider à la constitution d'un certain groupement d'individus, ne mettant pas en doute que le bonheur qui régnera dans cette société réduite ne soit d'un tel exemple que l'humanité entière adoptera les principes qui y président; les théories qu'il préconise sont donc applicables soit à un type élémentaire de société, soit à l'ensemble d'une nation.

Ce groupement idéal, il le désigne sous le nom de « baronies » ou de « Microcosme » société miniature, et cette société aura les quatre qualités principales d'être véridique, juste, affective et libre.

A la constitution de ce microcosme, il convie les femmes aussi bien que les hommes: M, Le Moyne est un féministe convaincu. « La régénération sociale sera toujours illusoire, écrit-il, tant que la même morale tolérante et rigide, ne régira pas les deux sexes... Les vrais, les grands progrès sociaux sont soumis à différentes conditions, mais notamment celle-ci, qu'un sexe ne s'attribue plus de suprématie sur l'autre ». Il va même plus loin que nombre de féministes contemporaines lorsqu'il veut rendre la mère maîtresse exclusive de ses enfante, donner à ceux-ci le nom de leur mère et non celui du père et enfin relever la paternité en en faisant non plus une affaire légale, mais une chose de confiance, un sentiment d'affection libre. Ce principe étant posé, il convie les femmes au même titre que les hommes à constituer le Microcosme.

Sauf circonstances spéciales pour constituer un Microcosme complet et de plein exercice, il faut 3200 individus, dont, en personnes majeures, 1024 hommes et 1024 femmes possédant des droits électoraux, Les mineurs âgés de 5 à 21 ans étant au nombre de 1152 ne prennent pas part au vote et on néglige les enfants âgés de moins de 5 ans.

Ces 1024 hommes vont former 256 groupes de 4 individus qui chacun élira une femme tandis que les 1,024 femmes réparties en 256 groupes élisent un homme ; on obtient ainsi 256 personnes de chaque sexe élevées au 2° degré et 768 restant à leur position et constituant le degré inférieur.

Ces 256 personnes se groupent elles-mêmes selon leurs affinités et leurs sympathies par quatre unités et ces groupes élisent 64 individus élevés au 3° degré, 192 conservant leur position. Les élections du 3° degré se feront de même avec 64 hommes et 64 femmes et celles du 4° degré avec 16 hommes et 16 femmes qui désignent quatre personnes du degré supérieur.

Mineurs 1,152 de 5 à 21 ans, 3,200 population totale du microcosme.

Les élections faites, il n'y aura plus que des clientèles affectueusement unies au patron que chacun aura librement choisi: mais les élections se renouvelleront annuellement, tant afin de ne pas conserver des groupes qui auraient cessé d'être sympathiques, que pour constater la permanence des sentiments affectueux: car ils seront le ciment de la sociabilité. Et M. Le Moyne compte que la permanence aura lieu très généralement: à l'encontre de ce qui a lieu dans les élections telles quelles résultent du suffrage universel : le choix des électeurs, dans cette société idyllique ne sera pas sujet à variation; il y aura amitié non seulement entre les membres de chaque groupe ou clientèle, mais sympathie entre la clientèle et son patron.

Les hiérarchies fusionnaires ainsi établies ont quatre objectifs principaux: l°- l'établissement des relations affectueuses et véridiques, au lieu des relations sociales actuelles qui sont trop souvent antagonistes, dissimulées et mensongères ; 2°- l'utilisation, la culture expansive et la satisfaction des penchants et instincts ; 3°- l'union des faibles pour ne pas être opprimés, soit par les hiérarchies despotiques, soit par le tohu-bohu et le brigandage de l'individualisme anarchique: 4°- ce système dispose par la divulgation véridique et par l'échelonnement des individus de moyens rémunératoires tellement puissants que le recours aux répressions pénales deviendra généralement inutile.

M, Le Moyne attache la plus grande importance à la divulgation véridique non seulement de la fortune des individus mais même de leur vie morale. « Les Sociétés civilisées, écrit-il, ont des habitudes invétérées de secret, de dissimulation et de mensonge qui ne portent que des fruits malfaisants… Au milieu de la dissimulation et des ruses de tous, chacun cherche son avantage égoïste à ruser et à dissimuler plus habilement que les autres, bien loin de songer à s'élever au-dessus de cette fange ».

En ce qui concerne la fortune, l'auteur trace des règles minutieuses pour rétablir le bilan annuel de chaque individu, bilan qui servira de base à la fixation des impôts hiérarchiques: des formules sont proposées, qui ne pourraient que satisfaire l'imagination la plus féconde d'un contrôleur des contributions, mais qui supposent, de la part de chaque individu, une véracité qui, je le crains, est encore bien éloignée des habitudes d'esprit des civilisés. C'est qu'en effet, contrairement à nombre de sociologues, M, Le Moyne, tout en admettant la propriété collective des biens mis en société par les membres d'un microcosme, conserve le principe de la propriété privée ; la quote part de chaque individu dans la propriété collective sen constatée par l'établissement d'un titre nominatif ; aucune action ne sera au porteur: car, selon, M, Le Moyne, les actions au porteur favorisent les mensonges, tromperies et indélicatesses: ils provoquent les fraudes et tous les abus scandaleux de l'agiotage.

Quant à la propriété privée coexistante avec cette propriété collective, non seulement elle est admise, mais elle est garantie par une assurance mutuelle constituée entre tous les propriétaires de propriétés privées; le premier lien de solidarité que doivent établir entre eux les membres d'un microcosme, c'est une caisse mutuelle collective qui garantira à chaque propriétaire en particulier, la possession parfaite et tranquille, la jouissance de l'objet assuré ; moyennant, évidemment que ce propriétaire paie à la caisse mutuelle une contribution annuelle proportionnelle à la valeur de l'objet.

Pour déterminer cette valeur de façon certaine et en vue d'éviter tous les abus qui résulteraient des appréciations individuelles plus ou moins fantaisistes, l'auteur préconise un système d'adjudication aux enchères et de préemptions qui, dans son esprit, doit aboutir sans erreur possible à la fixation de la valeur vénale des biens, en vue de la fixation de cette contribution. La caisse mutuelle qui recevra le montant des contributions ne servira d'ailleurs pas seulement à indemniser les victimes des sinistres, elle subviendra aux dépenses de convenance générale et collective ; considérant en outre que les fortunes sont des biens à la répartition desquels le hasard (notamment celui de la naissance) influe beaucoup, une société pénétrée de sentiments de justice distributive voudra qu'une partie des contributions prélevées sur les fortunes soit répartie entre les membres du microcosme, proportionnellement à leurs mérites.

On s'élève contre un communisme égalitaire ; mais on estime que ces répartitions sont nécessaires pour améliorer le régime économique du microcosme et pour établir des liens de solidarité fraternelle entre les plus et les moins favorisés de la fortune ; entre ceux qui dépensent beaucoup et vivent largement et ceux qui doivent s'imposer des privations.

A cet impôt, sorte d'assurance sur le capital, vient s'en ajouter un autre qui dérive de l'organisation hiérarchique fusionnaire du microcosme ; nous avons vu que chaque individu occupe dans cette société miniature le rang auquel l'ont placé les suffrages de ses concitoyens ; à chaque rang correspond un chiffre de dépense normale convenable à l'entretien décent de chaque individu ; celui-ci aura néanmoins la plus entière liberté de dépenser davantage, soit que son revenu le lui permette, soit même qu'il lui convienne d'entamer son capital et de se ruiner ; mais celui qui dépense plus que l'allocation afférente à son rang hiérarchique paiera une contribution calculée sur l'excédent de ses dépenses. C'est là un système assez curieux, mais dont l'application rencontrerait à l'évidence les plus grandes difficultés pratiques. Sans doute en théorie M. Le Moyne indique-t-il par des formules arithmétiques la façon dont sera fixée pour chaque catégorie de participants la somme que chacun devra normalement dépenser; de même qu'il fixe les règles selon lesquelles une somme donnée sera répartie entre les membres de la Société ; on m'excusera de ne pas entrer dans des détails dont le moins que l'on puisse dire c'est que leur auteur se laisse dominer par la formation mathématique de son esprit.

De même ne m'est-il pas possible d'indiquer ici dans quelles conditions M. Le Moyne prévoit le fonctionnement de ce microcosme, le sort et l'éducation des enfants. la fortune morale de chaque individu, la constitution des ateliers coopératifs, leur gérance et leur commission de surveillance.

Il affirme que ses théories n'ont aucune tendance au communisme qui implique la compression de la nature humaine, mais qu'au contraire elles ont pour objectif la plus franche liberté d'action des individus et comme conséquence la réduction du pouvoir collectif aux plus étroites limites; il ne se dissimule pas que l'étrangeté de certaines idées les fera repousser.

On ne saurait nier en effet que certaines de ses théories paraissent singulières, mais on est obligé de constater qu'elles procèdent toutes d'un esprit généreux et qu'elles sont inspirées de la préoccupation constante de faire régner entre les hommes la justice et la paix.

Il a été parmi les bons ouvriers de cette imaginaire tour de Babel que constitue notre civilisation, édifiée marche après marche et qui tend, par les efforts et le travail constant des générations, à atteindre un idéal toujours plus élevé. A défaut de réalisations concrètes, il a soumis à l'examen des sociologues de l'avenir des idées qui germeront et qui trouveront peut-être un jour leur application pour le bien de l'humanité.

La fatale guerre de 1870-1871 vint surprendre douloureusement M. Le Moyne, alors qu'il écrivait ses deux derniers ouvrages. Comme tous les Messins, M. Le Moyne en ressentit profondément les funestes conséquences; très attaché à sa ville natale, il ne voulut pas la quitter alors que ses fils continuaient loin de lui leur carrière d'ingénieur de l'Etat. Ce sont des déchirements que comprennent tous ceux qui furent séparés cruellement de la Patrie, M. Le Moyne fut atteint non seulement dans son coeur de Français, mais dans les sentiments humanitaires qui avaient fait l'objet constant de sa vie. « Les préoccupations d'une guerre affreuse, écrit-il, ne m'ont pas toujours permis de travailler avec ardeur à ces théories de sociabilité idéale, dont personne n'est disposé à s'occuper actuellement. Et cependant les calamités qui accablent les peuples — non seulement les vaincus mais ceux qui sont vainqueurs au prix d'immenses et regrettables hécatombes humaines — montrent combien une rénovation sociale serait essentielle. » Pacifiste convaincu, il ajoute: « Plus que jamais la France devrait se persuader qu'elle ne trouvera son salut qu'en se rendant utile aux autres, en se faisant aimer plutôt qu'en se faisant craindre. »

M. Le Moyne n'avait jamais beaucoup participé à la vie mondaine de Metz si brillante avant 1870 et il s'était tenu éloigné des luttes politiques de l'époque: fidèle à des idées philosophiques qui lui étaient chères, il avait participé à la restauration de la loge messine « Les Amis de la Vérité » mais il estimait que la politique ne pouvait avoir que des effets stériles et que seules les sciences sociales pouvaient aboutir à une organisation rationnelle de l'humanité.

Âgé et déçu dans ses généreuses aspirations humanitaires, M Le Moyne consacra ses forces dernières à la pratique du bien et de la charité qui constitue en somme le meilleur fondement des sciences sociales.

Certains de nos concitoyens, tel notre cher Président M, Hégly, se souviennent encore d'avoir rencontré ce grand vieillard aux cheveux blancs et au calme visage, dont les traits reflétaient la bonté de son âme ; il s'entretenait volontiers avec tous, surtout avec les jeunes gens qu'il aimait interroger sur leurs études, et leurs aspirations, leur marquant un véritable intérêt et leur donnant les conseils que lui inspirait l'expérience d'une longue vie de travail et de réflexion. Habitant sa maison du quai Richepanse et se rendant fréquemment dans la propriété champêtre qu'il possédait Chemin de la Folie, c'était surtout les habitants de Devant-les- Ponts qui connaissaient les effets de sa bonté et de sa charité. Il s'éteignit le 14 février 1875, entouré de la vénération de cette population, pour la plus grande part humble et laborieuse, mais qui avait su reconnaître les qualités de son coeur et la sincère solidarité humaine qui l'animait ; il repose au cimetière de la route de Plappeville, où fut édifié à sa mémoire, à l'entrée de la nécropole, une haute pyramide, portant les symboles des sciences qu'il avait préférées et des croyances qu'il avait pratiquées.

Le souvenir de ses bienfaits demeura si présent à l'esprit des habitants de cette petite commune. englobée dans la ville de Metz, qu'en 1902, sur la proposition de M. Hermestroff, ancien maire de Devant-les-Ponts, la municipalité de Metz, présidée par M Forest, donna son nom à une rue nouvelle de ce quartier de Metz. Le long de cette rue s'élèvent aujourd'hui de vastes immeubles construits par la ville dans le but d'assurer aux travailleurs des conditions meilleures de logement et de vie: aucune institution n'aurait pu réjouir davantage l'esprit de M, Le Moyne qui y verrait une réalisation de cette entente affectueuse entre les hommes de bonne volonté qu'il n'avait jamais cessé de préconiser par ses écrits et par son exemple.

Les nombreux livres et brochures qu'il fit éditer, et qu'il distribuait à ceux qui portaient intérêt aux questions sociales, n'exercèrent sans doute pas une grande influence sur le mouvement des idées de ses contemporains, mais il fut le représentant à Metz d'une brillante génération de sociologues qui rechercha passionnément le bonheur des hommes, peut-être avec plus d'enthousiasme que de sens pratique. Ses oeuvres en tout cas, mettent en lumière la générosité de ses intentions et l'immense bonté pour l'humanité entière qui animait son coeur.

Finalement tous les systèmes, qu'il prit tant de peine à élaborer, se ramènent à cette bonté qu'il pratiqua jusqu'en ses derniers jours: arrivé au terme de sa carrière, il aurait pu résumer sa philosophie suprême dans ces vers que Victor Hugo adressait en 1872 à Paul Meurtre:

« Et tâchant d'être bon, je laisse, ô mon ami
« Passer l'un après l'autre, en cette heurt où nous sommes,
« Tous les faux lendemains de la terre et des hommes,
« Sûr de ce lendemain immense du ciel bleu
« Qu'on appelle la Mort et que j'appelle Dieu, »

La tombe de Nicolas-Désiré Le Moyne, près de Metz.