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Paul Auguste Bretagne,un peu marginal dans la famille Bretagne (1837-1881)


Il était le frère de mon arrière grand-père, Ferdinand Bretagne. On parle peu dans la famille de ce Bretagne pourtant bien intéressant, mais peut-être pas tout à fait dans la ligne (M.T.)

Cet article a été publié dans la revue "Le Bateau Ivre" (N° 14 - novembre 1955)

Souvenirs inédits

Nous avons reçu de M Joseph Deschuytter un article très intéressant contenant des détails inédits sur Bretagne après qu'il eut cessé de fréquenter Verlaine et Rimbaud. Nous le remercions vivement de sa contribution.

Comme nous avons, de notre côté, fait des recherches sur ce curieux personnage, nous avons fait état, dans l'étude d'ensemble ci-après, des renseignements de notre correspondant.

Paul Auguste Bretagne est né à Vouziers le 21 mars 1837, Son père, Alexandre Bretagne, finit Directeur des Contributions Directes à Nancy, Chevalier de la Légion d'honneur. Sa mère se nommait Elizabeth Jacquet. Il fit sa carrière dans l'administration des Contributions indirectes.

Nommé surnuméraire du service actif à Auxerre le 16 avril 1858, il est bientôt muté à Nancy (14 mars 1859), mais n'y resta pas très longtemps. Le 20 avril 1860, il est promu Commis de troisième classe à Château-Salins. Il a occupé ensuite le même emploi à Pont-à-Mousson (20 février 1861), puis à la Recette municipale de Vitry-le-François (10 juin 1861). Enfin, il est nommé Commis de deuxième classe au Service des sucres, à Bourecq (Pas-de-Calais) le 11 janvier 1862, puis à la Sucrerie de Courcelles (Pas-de-Calais), le 14 septembre 1865. Il continue ses pérégrinations, nous le voyons aux Salines de Saint Nicolas du 7 février 1866 an 28 mai de la même année où il est nommé à Dombasle. Sur sa demande, il revient dans le Service des Sucres et s'installe à Fampoux, près d'Arras : il y restera du 20 janvier 1868 ail 29 septembre 1869.

Le hasard l'avait conduit chez Julien Dehée, le cousin de Verlaine. C'est là que ce dernier passant les vacances (de 1868 à 1869 à Fampoux l'y rencontra. Bretagne et Verlaine devinrent des clients assidus des estaminets.

« Je suis revenu hier de Fampoux, écrit Verlaine à Lepelletier le 11 juin 1868, où je me suis posé trois cuites bien senties, entremêlées de danses sérieuses, mais innombrables -».

Aux vacances de 1869, Charles de Sivry vint rejoindre Verlaine. C'est alors que se trama le mariage du poète. De Sivry fit aussi la connaissance de Bretagne et ils purent s'entretenir de leur passion commune : la musique. Lepelletier signale que le dimanche il tenait l'orgue à l'église, de Sivry et y jouait des improvisations profanes telles que des airs d'opérettes on de ballets.

Bretagne quitta Fampoux le 29 septembre 1869, en même temps que Verlaine.

Il est muté à Charleville avec le grade de Commis principal de deuxième classe.

Là, il loge sous les allées, chez un nommé Biterne. C'est au café, probablement qu'il fit connaissance de Léon Deverrière, professeur à l'institution Barbadeaux (il sera bientôt secrétaire de rédaction du républicain Nord-Est) et de Georges Izambard. Naturellement ils lui présentèrent Rimbaud, leur petit prodige. Tout de suite, un courant de sympathie s'établit entre eux : Bretagne servit volontiers de « boite à lettres » du jeune poète (il donne l'adresse de Bretagne dans sa lettre du 24 mai 1870 à Théodore de Banville). Il lui prêtait des livres, lui donnait du tabac, lui payait à boire. Ils avaient plusieurs traits communs : d'abord une sobriété nordique ou ardennaise . Ils passaient des heures sans mot dire, en fumant leurs pipes et en buvant de la bière. Par contre ils devenaient bavards s'ils apercevaient quelque bourgeois à « mettre en boite ». Louis Pierquin raconte qu'au Café Dutherme, Rimbaud voyant s'asseoir près de lui un fonctionnaire des Douanes, homme paisible et rangé, se mit à vitupérer contre les « gêneurs », disant qu'il fallait les supprimer et que lui-même irait volontiers jusqu'à l'assassinat, jusqu'à laver ses mains dans le sang de cette race. Le bon Bretagne souriait dans sa figure de Henri VIII. Tous ceux qui l'ont connu lui reconnaissent un cœur d'or, et Rimbaud le sut mieux que personne. « Il compte, écrit Delahaye, parmi les meilleurs de ces hommes qui entourèrent Rimbaud d'une sympathie et d'une chaleur nécessaires à l'éclosion de son génie ». Bretagne était un excellent violoniste et réunissait chez lui souvent quelques amis pour faire de la musique. Au cours de ces réunions, il lisait les derniers poèmes de son jeune ami.

C'est lui qui lui suggéra de composer des poèmes anticléricaux car c'était sa manie de manger du curé (il excellait dans la caricature dont le clergé faisait les frais). Delahaye ajoute qu'il était plus près du mysticisme que de la religion et qu'il croyait fermement au spiritisme. On peut le considérer comme le père spirituel des Accroupissements, des Premières Communions, d'un Cœur sous une soutane, etc... Ces outrances l'enchantaient.

Bien souvent, il dut parler de Verlaine à son jeune ami : n'avait-il pas un encrier de verre que lui avait donné l'auteur des Poèmes Saturniens ? Il en fit cadeau à Rimbaud qui, lui-même en fit don à Delahaye en septembre 1871, mais ce dernier, s'amusant à le lancer en l'air, finit par le briser. On sait que Bretagne consentit à ajouter une dizaine de lignes de recommandation dans la première lettre de Rimbaud à Verlaine, qui contenait des poèmes recopiés par Delahaye (août 1871).

À la fin de décembre 1871, Verlaine fit un voyage en Belgique pour toucher sa part dans l'héritage d'une de ses tantes (il lui fallait de l'argent -. Rimbaud coûtait cher). En passant à Charleville, il vit Delahaye, Bretagne et Deverrière. Nous avons le texte d'une lettre qu'il écrivit le soir de Noël de Paliseul, à Charles de Sivry, où l'on peut lire :« J'ai vu Bretagne, dont le portrait est ci-contre. Car il a des côtelettes à présent. Mais ça n'a rien changé à ses sentiments à ton égard. Il t'aime et t'admire plus que jamais, tu ferais une joie énorme à ce « prêtre » en lui écrivant... ».
Verlaine n'appelait jamais autrement Bretagne que « le Prêtre » ou « le Père ».

Quelques mois plus tard, lorsque Rimbaud dut quitter Paris, c'est par l'intermédiaire de Bretagne que Verlaine correspondait avec lui . Dans ses lettres il n'omet pas de parler de « notre vénéré prêtre, « ... et lui promet pour bientissimot une vraie lettre avec dessins et autres belles goguettes ». « ... Et m'écrire vite, dit-il à Rimbaud, par Bretagne - soit de Charleville, soit de Nancy,. Meurthe, M. Auguste Bretagne, rue Mernivelle, 11 ». C'était sans doute l'adresse du domicile paternel de Bretagne.

Louis Pierquin a raconté comment le bon Bretagne procura une voiture aux fugitifs qui désiraient passer incognito la frontière belge : il alla réveiller un voisin, le Père Jean, qui possédait une carriole :
« Jean mon frère, lui dit-il, j'ai ici avec moi deux prêtres de mes amis qui ont besoin de tes offices. Lève-toi et attelle la bête de l'Apocalypse.»

Il fit don aux voyageurs d'une vieille montre en argent, d'une guitare et d'une pièce de deux francs.

Il ne devait les revoir ni l'un ni l'autre. Verlaine lui dédicacera un exemplaire des Romances sans paroles.

Le 2 septembre 1872, Bretagne est affecté à la Sucrerie de Bistade, à Sainte-Marie-Kerque (Pas-de-Calais). Il y restera jusqu'à sa mort, saut une interruption de courte durée en 1875, date à laquelle il est nommé Commis principal de première classe.

L'usine à laquelle il fut affecté en dernier lieu était l'usine Stoclin (actuellement établissements Sée), à Saint-Pierre-Brouck, commune voisine de Sainte-,Marie-Kerque, mais dans le département du Nord (canton de Bourbourg, arrondissement de Dunkerque). Il était toujours le même, mais avait pris un embonpoint notable : il pesait plus de cent kilos. Il fréquentait assidûment les cafés des environs - Forteville, Bayart, etc... où il était connu pour sa soif et son appétit « du tonnerre ». Un poulet entier ne lui faisait pas peur à chaque repas. Bohème, plus que jamais - il n'arrivait jamais à finir ses mois, sa mère devait l'aider à payer les « ardoises » qu'il laissait en souffrance un peu partout à partir du 15 ou du 20. Mécréant, toujours aussi, mais cœur d'or. Il donnait des leçons de violon aux jeunes, oubliant de se faire payer. Eugène Bayart se souvient de s'être entendu dire dans sa jeunesse :
« Je ferai de toi un musicien »

Son souvenir est resté vivant dans la région cinquante ans après sa mort. On se le rappelait orsqu'il déambulait dans le village avec son compagnon habituel d'estaminet, un tout petit homme auquel il donnait ses immenses pardessus : on eut dit deux clowns. Il eût pu faire du cirque d'ailleurs : il était capable de jouer du violon ayant l'instrument dans son dos et était de première force au cor de chasse... On se souvient aussi qu'au Café Bayart, il savait imiter admirablement les sanglots du marmot de la maison avec une corde de son violon. C'était un joyeux compagnon. Il fréquentait surtout le Café Grincourt, près du canal au Pont Saint-Nicolas, où venaient boire les mariniers, attirés par les deux filles de l'hôtelier, Anna et Herminie. il siégeait an centre d'une assemblée de bons compères et était particulièrement lié avec le propriétaire de l'usine, Georges Stoclin, célibataire comme lui.

Il est mort subitement le 30 octobre 1881, à 43 ans, dans l'estaminet de Célestin Forteville, à Saint-Pierre-Brouck. On a parlé de congestion, de phtisie, mais certains pensent que sa fin fut hâtée, sinon provoquée, par un coup de pied qu'il reçut à l'estomac d'un certain Laplace, cafetier de l'endroit, qui, étant ivre, l'aurait provoqué et se serait battu avec lui

Nous avons eu en mains une copie de son acte de décès. Il semble que ses parents lui aient survécu. Le décès fut déclaré par son frère, Ferdinand Bretagne, contrôleur principal des Contributions indirectes, domicilié à Epinal et par son ami Zénor Blondé, 23 ans, fils de cultivateurs, domicilié à Sainte-Marie-Kerque. Ce Zénon Blondé fut secrétaire de Prairie à Watten et chef de la musique municipale.

C'est son frère, Maurice Blondé, qui a fourni à NI. Deschuytter les détails biographiques que l'on vient de lire.

Regrettons que jamais l'on ait interrogé Bretagne sur Rimbaud. Il est vrai qu'au moment où il disparaissait, son jeune ami de Charleville était un illustre inconnu.

Sa tombe se trouve à l'entrée du cimetière de Saint-Pierre-Brouck, elle est abandonnée depuis longtemps, ayant été déplacée à diverses reprises, malgré une concession à perpétuité payée par la famille.

Ingratitude humaine ! Celui qui servit de trait d'union entre deux des plus grands poètes du XIX, siècle gît sous l'herbe folle à l'écart de tout passage.

Avant la dernière guerre, une brasserie de Saint-Nicolas arborait une enseigne où l'on voyait un Bacchus hilare qui, disaient les bonnes gens, était l'image du Père Bretagne.

Chacun sur terre a la survie qu'il s'est préparée. Celle de Paul Auguste Bretagne n'était ni au Ciel ni en Enfer auxquels il ne croyait pas, mais sur une enseigne de cabaret. Il n'en imaginait probablement pas de meilleure

Pierre PETITFILS et Joseph DESCHUYTTER.