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Une lettre de Emile Thiry

Frocourt 10/11/40


Mon cher père,

A l'occasion d'une lettre de mon frère Antoine, me demandant ce que je pensais de tout ce qui se passe, j'avais entrepris de fixer ma pensée sur le papier et comme cela arrive souvent, elle s'est précisée et élargie. Faisant lire mes élucubrations à Simone, elle m'a dit que cela vous intéresserait certainement et que vous l'envoyer vous ferait certainement plaisir. Or je tiens beaucoup à vous faire plaisir, j'ose donc vous envoyer ces quelques mots qui n'ont, vous le pensez bien aucun caractère impératif mais ne sont que le résultat d'une pensé inhabile à se lire, isolée et d'un esprit peut-être trop porté à la généralisation des problèmes (je dis "trop" mais je n'y crois pas).

Voilà donc ce que je lui dis :

On ne fait pas de bonne politique avec des ressentiments, ni avec des sentiments cela est sur et d'un vrai réalisme. Il faut donc commencer par séparer en nous ce qui est sentiments de ce que nous pouvons tenir pour certitudes. C'est une certitude que la France est une véritable et ancienne nation et qu'elle a une mission dans le monde. C'est une certitude qu'elle a cru qu'il était de cette mission de s'opposer à la domination de l'Europe et peut-être du monde par ce qu'elle peut considérer, du point de vue de sa tradition chrétienne, comme une barbarie (ce que tout le monde oublie, ou veut oublier, ou veut faire oublier).

L'événement a montré que, dans les circonstances, la guerre était un mauvais moyen. Que ce moyen ait été provoqué, rendu inéluctable par des gens qui en avaient besoin pour des fins moins pures, c'est possibles et même probable. Que ce moyen ait été employé alors qu'il n'était pas [un mot illisible] c'est l'évidence maintenant et surtout pour ceux qui ont servi et cela est du à la faiblesse et à la lâcheté de beaucoup de ceux qui savaient et qui pouvaient. Mais il reste que ce moyen était envisagé par la France presque tout entière comme destiné à ce but et cela on ne peut l'oublier et que ce n'était pas pour conserver un "certain bien-être" que les meilleurs d'entre nous voulaient bien mourir et en partie (heureusement) sont morts.

On nous dit que la seule question dont il s'agit, c' est la construction économique rationnelle de l'Europe et comme condition nécessaire sa pacification qui peut s'obtenir comme l'expérience l'aurait montré non par l'équilibre des forces mais par la domination absolue d'une seule.

Pour nous il ne s'agit pas que de cela (encore une fois laissons de côté les sentiments, et l'estomac est aussi un sentiment), l'homme ne vit pas seulement de pain. Et Hitler ne connaît pas d'autres façons de faire vivre l'Europe que de lui donner du pain et des défilés (d'allemands, bien entendu).

Si Pétain a accepté pour nous de partager notre pain avec ceux qui n'en ont pas assez, pour que en […?] partie nous puissions défiler entre nous et à notre manière, c'est bien. Si Hitler conscient de la nécessité de la diversité des nations, l'accepte, c'est mieux mais ce n'est guère probable, car une véritable France constituerait un poison violent pour "l'hitlerie". Mais nous ne savons pas quelles et quelles sortes d'assurances ont été données à Pétain et ni même non plus la véritable pensée d'Hitler.

Le partage du pain, offert de bonne grâce eut été peut-être un moyen pour obtenir le but dont nous parlions plus haut, mais c'était en 18 ou plutôt un peu plus tard qu'il fallait le faire. Cela eut coupé l'herbe sous les pieds d'Hitler et nous n'aurions pas la même Allemagne à côté de nous. Mais je sais bien que c'était presque impossible à faire accepter cela à la souffrance des vainqueurs.

Au fond la vraie question au sujet des conditions de paix, c'est de savoir non pas quel prix nous paierons, mais si à ce prix nous sommes sûrs de conserver la faculté de penser, de parler et de vivre à notre manière chrétienne et française.

A ce moment du raisonnement, on peut inscrire ce qu'on appelle la carte anglaise, bonne ou mauvaise suivant l'un ou l'autre. Cela n'est basé que sur des sentiments, espoirs ou désespoirs sans fondements, car nous ne savons rien des forces actuelles en présence ni même des vicissitudes de la lutte, nous n'en discutons pas, mais je crois pouvoir dire que, si égoïstes et voraces que soient les Anglais, vainqueurs et oubliant nos sacrifices, ils ne nous prendront pas plus que l'Allemagne le fait et va le faire et qu'ils nous laisseront sûrement cette faculté que nous estimons plus précieuse que la vie matérielle et que la vie tout court.

Oui, mais alors, entendons-nous, nous verrons revenir tout le personnel de francs-maçons, de juifs et autres qui nous ont si bien mis dedans et pourri et cela recommencera. Cela je ne le crois pas, car la secousse a été un peu forte (mais je pense qu'il serait bon, à ce sujet, qu'elle se prolonge encore un peu. Et puis nous aurons quelques raisons et aussi quelques moyens de nous montrer quelque peu rogues avec l'Anglais..

D'ailleurs si les Anglais sont sages, il faudra bien, en dictant leurs conditions, qu'ils remplissent à peu près le programme économique d'Hitler et dans ce cas comme dans l'autre, avec quelques petites différences de confort moral et matériel, sans doute, notre position sera la même et c'est avec nos seules forces de français de France que nous pourrons continuer à vivre ou mieux à exister.

Il est tout à fait évident que le devoir de Pétain en l'occurrence et devant le fait de l'armistice est d'agir dans l'hypothèse la plus défavorable, c'est-à-dire comme si la fin devait être aux allemands. Alors les difficultés sont énormes parce qu'il est obligé de jouer franc jeu et non seulement d'agir dans cette hypothèse mais surtout de tâcher que l'opinion publique réagisse dans le même sens avec le tact et la dignité nécessaires. Dans nos pays, l'opinion publique réagit assez mal, si on peut dire, et on peut le dire, car cela l'empêche de considérer le problème tel qu'il a des chances de se poser définitivement. Il faut dire qu'on ne lui facilite pas la réaction utile et que c'est d'ailleurs bien difficile sans dire des choses qui seraient désagréables aux allemands (par exemple que, lui Pétain avait pensé comme tout le monde et pense encore qu'il était indispensable d'arrêter l'Allemagne dans son expansion abusive, brutale et injuste, mais que les faits étant ce qu'ils sont, pour sauver ce qui peut être sauvé, il faut…etc…etc.

L'objection courante qui clôt généralement toute discussion où on ne s'engueule, c'est : oui mais peut-on avoir confiance dans ce qu'ils disent et promettent.

Pour apprécier le degré de confiance à accorder, il faudrait savoir quel peut être l'intérêt de l'Allemagne à conserver à côté d'elle et dans son circuit une France française (telle que Pétain a l'air de vouloir la refaire et de croire qu'il en a la permission). On peut penser que Hitler n'ayant aucune confiance dans l'efficacité des procédés, le laisser faire [deux mots illisibles] à un jeu sans danger. Mais j'incline à penser qu'il tient à traiter la France assez bien pour qu'elle joigne de bonne grâce et sans arrière-pensée, reconnaissante qu'on lui ait épargné le pire prévu (et déjà vu ailleurs), son destin à celui de l'Allemagne, de telle sorte que plus tard, quand l'Allemagne sera affaiblie par quelque cause prévisible ou non, elle (la France) réponde par une fin de non-recevoir aux offres qui pourraient lui venir d'ailleurs de l'aider à se libérer dans ces circonstances favorables : opération qui, dans le cas d'une France mécontente dans sa large majorité, vu le développement de se côtes, serait plus facile que dans n'importe quel pays d'Europe..

Ce n'est qu'une hypothèse naturellement, mais qui explique certaines choses et certaines menaces.Il reste qu'il répugne de s'unir à des gens sans foi ( et ils s'en vantent quand ils disent que le droit est la nécessité du peuple allemand) et avec qui nous avons encor moins d'idées communes depuis l'avènement d'Hitler.

Il y a encore une hypothèse que je caresse en secret, et pour cause, car peu de gens peuvent l'entendre

C'est que la France, ayant complètement et exclusivement réassimilé sa tradition chrétienne et humaniste, voie se polariser vers elle toutes les aspirations de ce genre refoulées et ensevelies par Hitler dans ses sujets, et que au moment, qui ne peut manquer d'arriver, où ces aspirations éclateront et rejetteront tout ce qui est malsain dans l'hitlérisme, à ce moment elle prenne la tête du mouvement de libération spirituelle et morale de l'Europe .
geste découragé de l'auditeur [un mot illisible] : "c'est possible, mais quand ?" Est-ce que cela importe… des années ?

Voici ma conclusion : si notre liberté spirituelle est au prix de notre honneur, donnons notre honneur et tout le reste par-dessus le marché. Si ce n'est pas cela que Pétain veut acheter, il n'aura que de l'écume amère entre les mains, et nous aussi… Car je pense qu'il n'est pour nous que de suivre Pétain: aucun doute qu'il veuille faire quelque chose de très différent d'avant, aucun doute qu'il ne le peut que fortement appuyé, aucun doute qu'il nous faut l'appuyer..

Reste la question dynastique [?] - Laval- n'est-il que ce Talleyrand qu'on l'a dit naguère ? Je ne suis pas assez parisien pour parler de ces choses.

Voilà mon avis que ne vous donne pas pour définitif et qui ne vaut pas d'être gravé sur le marbre même d'une imprimerie. Le discours peut paraître dur parce que j'ai évité d'y faire entrer la blessure de nos cœurs mais je vous estime assez pour croire que quelques douloureux et puissamment douloureux que soient vos sentiments, de français, de lorrain et d'ancien combattant, ils constituent toute votre vie.

Vue de moins haut, notre vie à nous, à Frocourt est calme et bien réjouie par nos enfants. Nous subissons une bien mauvaise saison, mais tout de même dans notre esprit, les ennuis de ces tempêtes continuelles sont diminués par rapport aux [deux mots illisibles].
Je vous embrasse tous bien affectueusement

Signé: Emile Thiry