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Une lettre de Henri Bretagne

Enghien le 22 novembre 1940

Mon cher Emile

J'ai reçu avec le plus grand plaisir et lu avec le plus grand intérêt votre longue lettre et je vous remercie de tout cœur de l'affectueuse pensée qui vous a décidé à me communiquer vos réflexions de français, de catholique et d'observateur impartial.

De mon côté, j'ai essayé longuement, pour voir clair en moi, de refouler tout sentiment et tout ressentiment qui, comme vous le dites si bien, interdisent toute sage politique et toute saine appréciation. Suis-je certain d'avoir complètement éliminé de mon esprit les problèmes intimes qui peuvent influencer mes décisions ? Je n'oserais vous l'affirmer, car il est vraiment difficile d'oublier que tous les miens (et, les vôtres surtout) sont menacés dans notre vieille Lorraine, que deux de mes fils sont prisonniers (donc otages), que leurs biens ont été détruits ou pillés, que l'avenir de tous mes enfants est gravement compromis, que ma situation est perdue, que chaque jour nous apporte une nouvelle humiliation et une autre privation. Et toutes ces idées, qui troublent trop souvent mes nuits, ne m'ont peut-être pas permis de juger et de décider en toute indépendance.

Je ne puis malheureusement pas arriver à votre sérénité réfléchie et à votre noble confiance dans le relèvement de notre pauvre pays que vous voyez prenant la tête d'une sorte de croisade chrétienne et antiraciste et attirant à lui toutes les aspirations catholiques des peuples opprimés; et je ne puis croire à cette solution idéale. D'abord, parce que, pour le moment, Hitler s'y oppose de toutes ses forces, et surtout parce que, chez nous, le mal est trop profondément enraciné. Vingt-cinq ans d'erreurs politiques et de fautes sociales ont laissé, particulièrement chez nos jeunes qui devraient être les rebâtisseurs de demain, un levain mauvais que l'épreuve actuelle n'a pas détruit. J'avais déjà eu, l'hiver dernier, pendant mes cours de préparation militaire, cette impression angoissante de mollesse, de lâcheté, de scepticisme chez les jeunes gens (cependant une élite intellectuelle et sociale) que j'avais à instruire ; et dès ce moment, j'ai commencé à douter de notre force et de notre avenir, surtout après avoir appris, par des permissionnaires, l'influence désastreuse produite sur le moral de la troupe par les rigueurs de la saison, l'inaction des cantonnements, l'inconduite des cadres.

Je n'en ai pas moins été terrifié par le honteux spectacle de la débandade de juin, autos emportant à grande allure des officiers avec femmes et bagages, soldats débraillés et désarmés se sauvant à pied, à bicyclette, en carriole de paysan, en camions militaires ou civils, et cela sans que la gendarmerie, embusquée à tous les carrefours ose agir sur tout ce qui était revêtu d'un semblant d'uniforme. Il avait cependant encore une possibilité de réagir ; bien des unités restaient à peu près constituées et commandées : mais il fallait immédiatement un chef d'une volonté et d'une énergie farouches.

Sauf erreur ou in compréhension de ma part, je ne vois malheureusement pas que la France ait trouvé un chef : le maréchal Pétain est trop âgé, et il a eu le grand tort, aux yeux de nombreux français moyens, d'accepter le concours de Laval, politicien taré, sauteur électoral, auvergnat roué, qui se couvre du grand nom de son chef pour mener à bien ses sales petites combinaisons. Pourquoi en outre avoir expulsé brutalement des ministères les Weygand, [deux noms illisibles ], hommes clairvoyants et patriotes, dont, au sentiment d'Hitler, l'échine manquait par trop de souplesse ? Pourquoi le gouvernement actuel de Vichy, qui s'est nommé et installé lui-même, qui a signé et signe sans arrêt des accords internationaux d'une gravité exceptionnelle, et cela en dehors de l'assentiment du peuple français et de ses représentants légaux, ose-t-il condamner à mort des français qui ont, autant que lui, le droit de s'emparer des commandes, et dont,jusqu'à plus ample informé, le patriotisme est indiscutables (en tout cas plus que celui de Laval), et les intentions parfaitement louables ?

Pourquoi ce gouvernement, qui ne représente rien à mes yeux, a-t-il osé signé un armistice honteux (dont les clauses réelles ne nous sont même pas connues) au lieu d'essayer de continuer la lutte ? Et mes vieux souvenirs historiques me représentent aussitôt l'attitude si différente des hommes du 4 septembre, ces hommes que j'ai longtemps considérés comme des politiciens ambitieux et rapaces et don plusieurs ont agi en vrais et grands français : à la chute de l'Empire ils se sont, comme Pétain et Laval, emparés du pouvoir ; ils ont, en septembre 1870, hérité d'une situation plus tragique encore que celle de juin 1940, puisque l'armée impériale était réduite à 2 régiments d'infanterie et à quelques dépôts sans cadres, sans hommes et sans matériel. Cependant ces hommes n'ont demandé ni armistice, ni paix ; ils ont, dans des conditions exceptionnellement difficiles (manque d'argent et d'hommes, hiver particulièrement rigoureux, occupation d'un tiers de la France) organisé des armées qui ont courageusement lutté pendant 5 mois, causé à l'ennemi des pertes sensibles et sauvé aux yeux du monde l'honneur de la France.

Pourquoi le gouvernement n'a-t-il pas, en juin, manifesté la même énergie ? Il devait évacuer en Algérie, à l'aide de notre flotte intacte et de la marine anglaise, sous la protection des aviations alliées (pour une fois, on aurait permis à quelques uns de nos avions de voler) toutes les unités encore homogènes, et spécialement l'armée des Alpes qui n'avait pas subi l'épreuve de la débâcle : il devait confier à un chef particulièrement, qualifié des forces importantes ainsi réunies qui, avec l'appui de l'armée de Syrie, de l'armée anglaise d'Egypte et probablement de l'armée turque, auraient rapidement balayé les italiens de Libye (d'où une masse de prisonniers qui auraient été des otages précieux) et tenté, sous la protection des flottes anglo-française, un débarquement en Calabre : c'était l'élimination rapide de l'Italie, un encouragement considérable pour les états balkaniques, une manifestation éclatante de la valeur et des possibilités françaises.

Vous m'objecterez que, pendant ce temps, l'occupation allemande se serait étendue à la France entière, que le nombre des prisonniers aurait augmenté, que le pays serait devenu un vulgaire protectorat allemand. Tout cela est exact, mais, si paradoxal que cela semble, je prétend qu'une France entièrement occupée était plus apte à la résistance et à la résurrection qu'une France divisée en deux zones qui, depuis plus de 3 mois, sont complètement isolées l'une de l'autre, sans liaison possible, sans espoir commun, sans directives semblables. L'ennemi a voulu cette division pour dresser les uns contre les autres les français des deux régions, pour mettre en opposition le vin et les primeurs du midi avec le blé et le sucre du nord, pour tenter de ressusciter en 1940 la guerre civile de 1871 ; il ne désirait nullement l'occupation de toute la France, que rien n'aurait pu l'empêcher de réaliser s'il l'avait vraiment voulu, car il aurait du immobiliser de nombreuses troupes pour la garde des territoires et des prisonniers, prendre la charge de tous les services civils, entrer en contact trop intime avec des populations méridionales délicates à manier et cela avec la menace constante qu'aurait fait peser le voisinage immédiat des flottes et des aviations anglo-françaises. Hitler a occupé en France les régions spécialement riches en fer, charbon, blé, lait, vins de qualité ; il a abandonné, volontairement, celles qui, moins favorisées, ont besoin des matières premières pour vivre, comptant bien ainsi que les difficultés et les frictions inévitables (suscitées au besoin) dans les échanges de denrées entre les 2 zones ne pourraient qu'envenimer la situation entre français ; il a établi une barrière artificielle qui divise la France et qui interdit toute action commune, au cas où un chef énergique aurait songé à réaliser l'union de tous les français pour s'opposer à des exigences exagérées.

Quant à la question de l'avenir français sous l'influence de la victoire de l'un ou l'autre des belligérants, elle se réduit pour moi à 2 constatations très simples :
1°- Les allemands sont installés ; ils ont acheté, réquisitionné ou volé une masse énorme de denrées essentielle à la vie française, et ils continuent tous les jours pour le charbon, la viande, les étoffes, la laine, etc… ; ils resteront sur notre sol aussi longtemps qu'il le voudront ; ils l'exploiteront le ruineront à leur
guise ; ils annexeront, si Hitler le désire la Lorraine française, la Flandre, la Champagne, comme ils l'ont fait pour l'Alsace (en opposition avec les clauses connues de l'armistice) ;ils exigeront telle ou telle de nos colonies, tout cela suivant le programme précisé dans "Mein Kampf". Donc de ce côté; un fait brut, tangible et immédiatement dangereux ;.
2°- Les anglais, que je n' aime guère plus que les allemands, ne sont pas en France ; ils ont, et à plusieurs reprises et formellement, assuré qu'ils ne toucheraient ni au pays, ni à son empire ; et je ne crois pas que, malgré de multiples déclarations étrangères intéressées, ils aient la moindre intention d'annexion. Evidemment, ils ne seraient plus anglais s'ils ne s'arrangeaient pas, comme ils l'ont toujours fait, pour nous empêcher de refaire une France trop forte qui pourrait être un danger pour eux: mais c'est là un risque terriblement lointain contre lequel un gouvernement français fort et respecté pourrait protéger son pays. Donc de ce côté un péril aléatoire, problématique, en tout cas éloigné.

C'est vous dire, mon cher Emile, quel est mon choix actuel ; il me prouve (ce que je constate avec douleur) que la discorde, semée volontairement entre les français des deux zones, menace de s'étendre entre les français de la même zone, sinon de la même famille, qui, également de bonne foi, ne voient pas sous le même angle les possibilités françaises d'avenir

Voilà, à mon sens, le danger immédiat, menaçant pour toutes les consciences, auquel nous aurions plus facilement échappé si la France n'avait pas été divisée en deux tronçons sans contact, si elle n'avait pas à choisir entre la collaboration allemande et le concours anglais, ces deux forces opposées sur lesquelles nous ne savons rien de précis ni de sérieux, puisque radio et journaux continuent à nous mentir sans répit.

Quant à faire confiance à Laval et à Hitler pour leur protocole de collaboration (dont d'ailleurs personne ne connaît les clauses), cela ne me sera pas possible tant que le second ne nous aura pas donné une preuve tangible de son bon vouloir, et tant que le premier ne se sera pas montré capable de réagir victorieusement contre des exigences toujours renaissantes. .Or jusqu'ici je n'ai rien trouvé de tel de part et d'autre.

D'une part, je ne peux me fier aux déclarations du représentant d'une race que, il y a 2000ans, César et Tacite déclaraient déjà sans foi. D'autre part, je ne trouve pas en Pétain l'énergie et le volonté qui donneront à la France des directions indiscutables ; je ne sens nullement son action dans la zone occupée où l'ennemi a la main sur tous les organismes administratifs, municipaux et financiers, sur la presse et la radio, sur les établissements commerciaux et industriels ; je lis seulement dans les journaux allemands de langue française (et quel français!) des éloges de Laval ou des décrets qui limogent un général, un préfet ou un professeur, qui qui édictent des mesures minuscules applicables, en zone libre évidemment, et en zone occupée avec la permission des autorités allemandes.

En somme, mon cher Emile, je crois sentir moins de risques pour l'avenir français du côté anglais que du côté allemand ; je n'arrive pas à admettre les vagues directives d'un gouvernement qui s'est installé de sa propre autorité et don un membre essentiel est indésirable : et je mets ma seule confiance dans la providence qui [mots illisibles] ne pas abandonner la fille aînée de l'Eglise qui suggère [?] peut-être mes prières pour tos les miens, et qui nous rendra peut-être le paix et le bonheur après l'épreuve, dans un délai assez court pour que j'ai la joie de revoir heureux mes enfants et mes petits-enfants.

Nous sommes un peu surpris de ne pas avoir reçu depuis bien longtemps les bonnes lignes accoutumées de notre petite Simone, je ne veux pas voir dans ce silence une menace nouvelle pour votre région, mais j'avoue que je serais particulièrement satisfait d'être bientôt renseigné sur votre sort.

Ne nous oubliez pas, je vous prie, après de Madame Thiry et de Marie, et recevez, mon cher Emile, pour vous et votre cher entourage, les meilleurs baisers de votre père.


Signé Henri Bretagne




Simone ne nous a jamais dit de quelle blessure vous aviez été atteint. Voulez-vous lui demander de combler cette lacune à la première occasion et de nous, assurer que vous n'en souffrez plus