Histoire de Frocourt

Introduction

Je suis parti à la recherche des origines de la ferme de Frocourt qui, comme chacun le sait, est le berceau de la famille Thiry de ... Frocourt. J'avais quelques papiers venant du grenier de Frocourt ( ses souris s'y étaient intéressées avant moi) et à partir de ces documents, j'avais pu écrire une première version de l'histoire de cette "petite ferme du Vermois".
Mais cette histoire me semblait un peu courte et il était évident que, nous, les Thiry de Frocourt, n'étions pas à l'origine de ce lieu. Dans un premier temps, mon ambition était modeste : trouver une photo (fin du XIXème), une image ou une gravure plus ancienne.
Alors, j'ai parcouru Gallica- BNF (via Internet) dans "tous les sens" et j'ai trouvé de nombreuses références à Frocourt dans l'Oise, quelques-unes en Haute-Marne, et très peu en Meurthe et Moselle .



Déjà...au Moyen Age

Pour arriver à Frocourt, passons d'abord par Fléville : dans son livre "Le Héraut de Lorraine", F. Perrin de Dommartin écrit : "Maison estreinte et fort ancienne scize à une lieue de Nancy. Le chasteau bien basty, dès l'an 1460. Warry de Lutzelbourg, bailly de l'évesque de Metz, estoit déjà seigneur de Fléville. Ledit chasteau fut basty environ l'an 1560, par Nicolas de Lutzelbourg, seigneur dudit village…"
Une de ses filles, Barbe, épousa Jean de Ludres et c'est sans doute ainsi que Frocourt passa dans le patrimoine de la famille de Ludres.




Carte de Cassini (Géoportail)



Au XIXème siècle Henri Lepage a beaucoup parcouru le département de la Meurthe et beaucoup écrit sur celui-ci. ("Les Communes de la Meurthe")
"En 1545,... la paroisse d'Heillecourt ... est fort étendue : elle comprend Heillecourt, où est la mère-église, Fléville et le hameau de Jarville, la Malgrange et la cense ou métairie de Frocourt, dont les habitants vont à l'église de Fléville..."

"Cette cense, qui dépend de Fléville , avait autrefois le titre de fief et appartenait aux XVIIe et XVIIIe siècles, à la famille de Ludres : le 12 août 1664, Paul de Ludres donne ses reversales à cause de la reprise par lui faite au duc de Lorraine, des deux tiers des terres et seigneuries de Ludres et Richardménil et du quart de celle de Parroye et du fief de Frocourt.

Le 27 janvier 1772, Charles de Ludres et d'Affrique, colonel commandant du régiment de Beaufremont, fait ses foi et hommage pour Richardménil, Ludres, Messein et Frocourt." (idem)

En cette fin du XVIIIème, il ne s'est sans doute pas passé grand chose à Frocourt, alors qu'au château de Fléville, on allait de fêtes en réceptions… on dit que Voltaire lui-même y aurait séjourné.



Révolution... Empire... Restauration

Puis ce fut la révolution et j'en ai trouvé la trace dans un document ou plutôt un "morceau" de document dans lequel il est écrit :
"Un corps de ferme dit la Cense de Frocourt située sur le ban de Fléville et bans voisins provenant (?) de Gabriel François Florent Ludres émigré…"

Frocourt est devenu "Bien National". Suit une description de la ferme, manuscrite et difficilement déchiffrable, suivie de la mention :
"Lequel bien sera adjugé définitivement à une seconde publication qui sera faite dans quinzaine, au plus offrant et dernier enchérisseur, sous les conditions ci- après"

L'adjudication sera faite le 9 prairial an 2 (28 mai 1794) et "le bien" est adjugé, par le Directoire du District de Nancy à Claude Beaupré, rentier demeurant à Nancy. Celui-ci revendra "le dit bien" à Antoine Favier, négociant à Nancy. Il faut ensuite "attendre 1817 pour avoir des nouvelles de Frocourt". Napoléon est parti, la restauration a eu lieu et les émigrés ont récupéré "leurs biens".

J'ai retrouvé, dans les quelques archives familiales une copie d'un document daté du 5 mars 1817, intitulé "Feuille d'annonces et avis divers". Sous le titre "Purgation d'Hypothèques légales", on peut lire : "M. Gabriel François FLORENT, comte de Ludres, ancien colonel pour le service de la France, chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis, a acquis, sous la faculté d'élire command, de 1° de M. François-Germain FAVIER, négociant, demeurant à Nancy; 2° de dame Anne Favier, épouse de M. Jean Cazeneuve, négociant à Paris; 3° de M. Jean-François Favier, propriétaire demeurant à Paris; 4° et de demoiselle Anne-Rosalie, demeurant aussi à Nancy… le corps de Ferme de Frocourt, dit la Cense de Frocourt, situé sur le ban de Fléville et bans voisins, consistant en maison de ferme, écurie, engrangement, etc, pour la somme de 50000 francs… M. le comte de Ludres a déclaré, accusant de la faculté d'élire command, qu'il s'était réservée, que l'acquisition dudit corps de ferme par lui faite était pour M. Nicolas Sigisbert Gény, propriétaire, demeurant à Nancy, qui étant présent, l'a acceptée, avec obligation de remplir tous les engagements contractés par M. le comte de Ludres, pour raison de ladite vente dont il se trouvait complètement dégagé…"



Au XIXème siècle

Carte d'Etat-Major 1820-1866 (Géoportail)



M.Nicolas-Sigisbert Gény devient alors par le jeu de la "faculté d'élire command" du comte de Ludres, le propriétaire de la ferme de Frocourt. Il ne le restera pas très longtemps, puisque, le 8 janvier 1851, "la famille" Gény vend la ferme à M. Jean Baptiste Louis Edmond Mathieu de Vienne, magistrat, et à son épouse Mme Marie Adélaide Joséphine de Metz Noblat pour la somme de 175000 francs.

A propos de la famille Gény, il est amusant de noter que cette famille est liée à la famille Thiry-Bretagne, puisque une nièce de M. Gény a épousé un certain M. Châtelain, un de nos aïeux dans la branche maternelle et qui est l'architecte de la gare de Nancy.

On ne trouve alors que peu d'informations sur la "cense de Frocourt". Dans le dictionnaire statistique du département de la Meurthe (1836), j'ai trouvé :"" FROCOURT, maison de ferme sur le ban de Fléville, à 2 km à l'ouest. Il n'y a rien de remarquable ; elle est habitée par environ 12 individus."
Ce lieu était-il donc si peu remarquable qu'il faudra attendre 1898 pour lire sous la plume de ce chantre gentiment exalté de la terre lorraine qu'est Emile Badel :
"Face à nous, l'auberge du Dernier Sou, terrée dans une courbe du chemin de fer... ... au fond de deux avenues splendides, la Grange de Fraucourt, avec sa vieille Fontaine-Lagoutte... ... puis, demeures quelconques de ménages ouvriers, jetées sans ordre sur la grand'route, les Baraques de Ludres...!"
Vers 1858, M. Mathieu de Vienne fait réaliser d'importants travaux d'adduction d'eau, pour alimenter la ferme à partir de sources situées sur la côte de Haye, à l'ouest de la ferme.

Après les décès de M et Mme de Vienne, le partage de leur héritage entre leurs quatre enfants et la répartition entre ceux-ci (en 1880), la propriété de Frocourt revient à Mme Pauline Sophie de Bizemont, alors épouse de M. Charles de Bizemont.

La ferme est exploitée en fermage et les recensements de population, effectifs à partir de 1876, nous apprennent que jusqu'en 1911, le fermier est Henri Choné (né en 1852 à Arracourt 54) et son épouse est Victorine Malnoy (née en1855 à Athienville 54). D'après les mêmes recensements, il emploie 4 à 5 ouvriers originaires de la région.



Au XXème siècle

C'est donc Mme de Bizemont qui vend à M. Nicolas Hippolyte Thiry, le 15 mai 1900,
Extrait de l'acte de vente:
"l'immeuble dont la désignation suit :
1° Bâtiments d'habitation et d'exploitation, cours, jardins, vignes, chenevières, terres labourables, prés, paquis et friches d'une contenance d'environ quatre vingt quinze hectares.
2° Un Maison de maître contiguë à la ferme, avec jardin de trente ares clos de murs.
3° Et un bois de six hectares, clos de haies vives et de fossés."


J'ai aussi découvert grâce à Gallica une collection de documents intitulés "pages de guerre écrites au jour le jour".
Dans le fascicule 147 (13-19 mai 1917), j'ai trouvé :
"Lundi 14 mai -Un petit sanctuaire, bien oublié dans les environs immédiats de Nancy et dont le beau titre redevient de pleine actualité, serait la chapelle antique de Notre Dame du Bon Succès, à la Grang- de Frocourt, entre Fléville et Houdemont, sur la route de Mirecourt.
Quand on a dépassé le Dernier Sou, on monte une côte au sommet de laquelle partent deux chemins vicinaux, l'un vers Heillecourt, l'autre vers Houdemont. Plus avant la route descend et remonte. A gauche, une belle avenue conduit à la ferme ou Grange de Frocourt, plantée à l'orée d'un joli boqueteau qui avoisine le bois de Fléville.
C'est là que doit se situer le petit oratoire de Notre Dame du Bon Succès... à moins que..."

L'auteur de ces lignes a un doute... et nous aussi : ce petit oratoire a-t-il existé à cet endroit et cette "belle avenue" a-t-elle été remplacée par le sentier prolongé par l'allée des marronniers qui menait à l'entrée de la cour... à Frocourt ?

Entre 1911 et 1920, il n'y a pas eu de recensement et lors de celui de 1920, c'est Marie-Lucie Leclerc (née en 1870 à Bénaménil 54) qui est devenue la fermière. Ses fils lui succèdent (Adrien d'après le recensement de 1926, Jules d'après celui de 1931). Ils emploient 3 à 4 ouvriers...



La famille Thiry s'installe

1933 : un nouveau "fermier" à Frocourt. Émile Thiry vient, avec ses frères et sœurs, d'hériter de la ferme après le décès de son père Louis-Nicolas (lui-même fils de Nicolas-Hippolyte Thiry). Il y arrive avec son épouse Simone née Bretagne.

Le recensement de 1936 (le dernier) semble montrer un développement de la ferme : il y a alors 6 ouvriers (dont un ménage avec un enfant né en 1930), tous polonais... C'est alors une ferme d'élevage et de polyculture.

Puis il y eut la guerre, la terre de Frocourt était difficile, Émile tenta une reconversion de l'élevage à l'arboriculture (personne n'a compté le nombre d'arbres fruitiers plantés dans les années 1940 et surtout 1950). Les polonais sont partis, une famille venue de Ludres les remplace, puis une famille espagnole...
Au début des années 50, la surface cultivable est fortement réduite et les arbres fruitiers en occupent la plus grande part : cette surface passe de 100 hectares environ à un peu plus de 30 hectares.



Photo aérienne 1950-1965 (Géoportail)



Fin de l'histoire

Le 4 juin 1975, par un acte "pardevant" Me AERTS, notaire à Nancy,"… l'Etablissement Public Foncier de la Métropole Lorraine (EPML) … expose : en vue de permettre la mise en œuvre de l'aménagement du schéma de secteur de la zone sud de Nancy… l'Etablissement Public Foncier de la Métropole Lorraine a été chargé d'acquérir l'ensemble de la ferme de Frocourt…"
Comme il était prévu dans l'acte de vente, l'ensemble des bâtiments a été démoli, des éléments d'une zone commerciales ont été bâtis et le lieu est devenu la ZAD de Frocourt.



Photo satellite 2017 (Géoportail)



Il est vrai que Emile et Simone Thiry avaient fait d'autres choix, la réussite de leur nombreuse famille prouve assez la pertinence de ces choix-là, mais ceci est une autre histoire… qui dépasse celle de Frocourt!!