Il était une fois une petite ferme du Vermois


Emile et Simone Thiry furent les derniers habitants de cette ferme de Frocourt (on disait aussi la cense de Frocourt). Et quand nous, leurs enfants, avons, en 2001, fêté le 90ème anniversaire de Simone, une des chansons composées pour la circonstance évoquait cette "petite ferme du Vermois".

Ce projet est modeste et un peu historique, mais pas du tout nostalgique : il s'agit simplement de tenter de reconstituer une histoire de cette "petite ferme du Vermois" sur un peu plus de deux siècles. Ont été utilisées, à cette fin, les quelques archives familiales sur Frocourt (surtout des actes notariaux...), des documents fournis par les archives départementales de Meurthe et Moselle et quelques résultats de recherches sur Internet.

Première approche

Sur cette carte de Cassini, qui date de 1760, Frocourt se trouve, à l'intérieur du triangle formé par les villages de Fléville (aujourd'hui Fléville devant Nancy), de Houdemont et de Ludres. Une recherche sur Internet (mot-clé : Fléville) renvoie à de nombreuse références à un Fléville picard dans le département de l'Oise, mais elles sont beaucoup moins nombreuses pour ce Fléville lorrain qui nous intéresse :

- sur le site du village de Heillecourt (situé au nord de Frocourt), il est écrit : "dès le XVème siècle, notre village est le chef-lieu d'une haute justice et d'une paroisse considérable qui a été l'une des plus anciennes du pays et dont dépendaient La Malgrange, Jarville, Fléville et la cense (métairie) de Frocourt".
- dans son livre : "les communes de la Meurthe, journal historique des villes, bourgs, villages, hameaux et censes de ce département", Henri Lepage écrit, en 1853 : "FROCOURT Cette cense, qui dépend de Fléville, avait autrefois le titre de fief et appartenait au 17ème et 18ème siècles à la famille de Ludres : le 12 août 1664, Paul de Ludres donne ses reversales à cause de la reprise par lui faite au Duc de Lorraine, des deux tiers des terres et seigneuries de Ludres et Richardménil, du quart de celle de Parroy et du fief de Frocourt ... Le 27 janvier 1772, Charles-Louis, comte de Ludres et d'Affrique, colonel-commandant du régiment de Beaufremont fait ses foi et hommage pour Richardménil, Ludres, Messein et Frocourt". On verra que la Révolution bousculera un peu cette situation.
- dans le dictionnaire statistique du département de la Meurthe (1836), on pouvait lire, à la rubrique Fléville : "... il y a sur son territoire une ferme assez considérable du nom de Frocourt, à 2 kilom..."

Avant l'an 2 de la République

Il y a, dans les quelques archives datant de la période pré-révolutionnaire, un certain nombre d'actes notariaux concernant des achats et vente de terrains. Ces terrains sont très souvent des vignes situées sur les bans de Fléville et de Ludres, mais il est difficile de les situer. Les noms des familles concernées par ces transactions sont TISSOUS, LAURENT, GAUVAIN, DADIN.
Une curiosité : on y trouve également M de GELLENONCOIURT, demeurant à Ludres qui, en tant que fondé de pouvoir de M. l'Abbé de SAINT-PRIVE, chanoine de la Cathédrale de Saint-Dié, loue à M. BONNABET, aubergiste à Fléville, pour un bail "de 5 à 7 ans" des herbages dépendant de la Chapelle de Saint-Jacques du Terreau. Cette chapelle faisait partie de l'église Notre Dame de Nancy, d'où elle fut transférée en l'église Saint-Nicolas de Nancy. Quant à M de GELLENONCOURT membre de la noblesse lorraine, il fut électeur des représentants de la noblesse aux Etats généraux de 1789 puis il émigra...
Mais aucun de ces actes n'évoque "la cense de Frocourt".

De l'an 2 de la République à 1817

Le premier document, en ma possession, à faire état de la cense de Frocourt est un compte rendu d'adjudication (16 prairial de l'an 2) au "citoyen Claude BEAUPRE rentier à Nancy". L'adjudication porte sur un corps de ferme dit la cense de Frocourt située sur le ban de Fléville et bans voisins, "provenance de Gabriel François Florent Ludres émigré". La dite ferme consistant : "
- en une vaste maison de ferme avec écuries, engrangements, fontaine, puits et autres dépendances avec deux jours, quatre hommées quinze toises de jardins, tant vergers que potagers autour de sa maison,
- en deux cent quatre vingt seize jours neuf hommées pour les trois saisons en six pièces autour de la ferme
- en quatre vingt fauchées sept hommées de prés en quatre pièces aussi autour de la ferme
- en vingt neuf arpens de rapailles enclavées dans les terres de la ferme excepté au levant où ce bois est borné par les héritiers Beauveau...".
C'est donc un domaine important qui est "confisqué" à l'émigré Gabriel
François Florent Ludres ci-devant comte de Ludres : sa surface est de l'ordre de 80 à 90 hectares (dont le bois, les rapailles ?).
Dans un document du 22 prairial de l'an 2 de la République on peut lire :
"Je soussigné Receveur des Domaines et Bois au bureau de Nancy, reconnois avoir reçu de Claude Beaupré à Nancy, la somme de quinze mille quatre cent dix livres cours de France pour le premier décime du prix principal d'un corps de ferme dit la cense de Frocourt située sur le ban de Fléville et bans voisins, provenant de GFF Ludres (en fait le Comte de Ludres) émigré, et adjugé au sieur Beaupré le 9 prairial pour cent cinquante quatre mille cent livres.
Dont quittance Nancy le 22 prairial de la République Française une et indivisible".
C'est Antoine FAVIER, aubergiste à Nancy, qui décharge Claude BEAUPRE du reste de la dette devenant ainsi propriétaire ( deux bordereaux - 12 messidor et 9 fructidor an 3 - en font foi). Un acte de vente "pardevant Joseph Pierre, notaire à la résidence de Nancy" et daté du 8 brumaire de l'an 3 officialise cette vente de Claude BEAUPRE à Antoine FAVIER. L'acte de vente reprend exactement la description ci-dessus et le prix, compte tenu de la somme déjà versée par Claude BEAUPRE.
Il semble, d'après un document très abimé, que ce compte ait été soldé le 1er juillet 1811.
En 1812 des réparations ont été faites à la ferme pour le compte de M FAVIER: il en reste quelques factures Les travaux de charpente et de couverture ont semble-t-il porté surtout sur la bergerie, la marcairie (l'étable), l'écurie et les granges. Mais il est pratiquement impossible à partir de ces quatre pages d'évaluer l'importance et le coût de ces travaux.

De 1817 à 1849

C'est dans une "feuille d'annonces et avis divers du département de la Meurthe" (archives familiales) datée du mercredi 5 mars 1817 qu'a été trouvé la suite de l'histoire : dans un article intitulé "Purgation d'hypothèques légales ", on peut lire :
"M. Gabriel-François FLORENT, comte de Ludres, ancien colonel pour le service de la France, chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis, a acquis sous la faculté d'élire command,
1°, de M François-Germain FAVIER, négociant demeurant à Nancy ;
2°, de Dame Anne Favier, épouse de M Jean CAZENEUVE, négociant à Paris, dûment autorisée de son époux
3° de M Jean-François FAVIER, propriétaire demeurant à Nancy;
4° et de demoiselle Anne-Rosalie FAVIER, demeurant aussi à Nancy, par acte reçu de Me BLAISE, qui en a gardé minute, et son collègue, notaires à Nancy, en date du 8 février 1817; le Corps de Ferme , dit la Cense de Frocourt, situé sur le ban de Fléville et bans voisins, consistant en maison de ferme, écurie, engrangements, etc, pour la somme de 50000 francs, payables avec intérêts aux époques déterminées par le dit contrat ; lors et avant la clôture duquel, M le Comte de Ludres a déclaré, accusant de la faculté d'élire command, qu'il s'était réservée, que l'acquisition dudit corps de ferme par lui faite, était pour M Nicolas-Sigisbert GENY, propriétaire, demeurant à Nancy, qui, étant présent, l'a acceptée, avec obligation de remplir tous les engagemens contractés par M le Comte de Ludres, pour raison de la dite vente dont il se trouvait complètement dégagé ; la grosse dudit contrat de vente a été transcrite au bureau des hypothèques de Nancy, le 13 février 1817, vol 73, n°258". [suivent des informations confirmant les actes de l'an 2 et de l'an 3].

De 1849 à 1900

M GENY, devenu propriétaire de la ferme, le restera jusqu'à son décès en 1849. Le 18 juin 1849, "un inventaire après le décès de M GENY" a été fait par Me BESVAL, Notaire à Nancy. Malheureusement de cet inventaire, il ne reste que... la couverture.
M. GENY est décédé le 3 juin 1849 et ses héritiers ont vendu la ferme de Frocourt à M. Jean-Baptiste Louis Edmond MATHIEU de VIENNE, juge à Nancy, et à son épouse Marie-Adélaïde Joséphine de METZ-NOBLAT par un acte passé "pardevant" le même Me BESVAL, le 28 janvier 1851.
De cet acte de vente, il ressort que la superficie totale du domaine est de 99 hectares 33 ares ce qui inclut les bâtiments, jardins, prés, terres labourables et bois.
Cet ensemble résultait, en plus de l'acquisition initiale, d'un certain nombre d'acquisitions faites par M.GENY, en particulier autour du "bois notre dame" (s'agit-du bois de Frocourt ?).
Au moment de la vente la ferme louée à M. ROLIN, cultivateur, ( bail de 15 ou 18 années), mais au terme de l'acte de vente, le nouveau bailleur, M de VIENNE, se réserve la jouissance de la "maison de maître" et du bois.
Cette acquisition faite, M. de VIENNE décide de réaliser une adduction d'eau pour la ferme : c'est un chantier important qui consiste à capter l'eau de sources situées sur la côte de Haye située à l'ouest de Frocourt. . Comme ces captages et les conduites devaient être réalisés sur des terrains appartenant à 9 propriétaires sur les cantons (il s'agissait de portions de territoires… et non de divisions administratives au sens actuel.) "en Fado", "les cinq fontaines", "la pêche" sur les communes de Houdemont et de Ludres, cette opération a fait l'objet d'un document "Constitution de servitudes GOUY, MARCHAL et autres au profit de M de VIENNE" réalisé par Me Charles Louis DROUET, notaire à Nancy, le 19 mai 1858. Ce document comporte en particulier un plan précis de l'ensemble de l'installation.
M de VIENNE meurt le 4 octobre 1861 et son épouse meurt le 29 décembre 1879.
Ils ont 4 enfants majeur et un partage est fait devant notaire, Me Alexis-Thomas DAGAND, le 18 octobre 1880.
Dans le cadre de ce partage, Marie Sophie Pauline MATHIEU de VIENNE, épouse du vicomte de BIZEMONT hérite du domaine de Frocourt dont le prix est estimé à 167500 francs. A noter que le domaine que le domaine est loué jusqu'au 23 avril 1889 à M. Charles Marie CHONE suivant un bail devant Me DAGAND du 28 mars 1876.

De 1900 à 1934

Le 17 mai 1900, Mme Pauline MATHIEU de VIENNE qui est alors veuve, mandate son fils aîné pour vendre la cense de Frocourt. C'est l'objet d'un acte de vente "pardevant" Me Charles Félix Louis DROIT notaire à Nancy.
L'acheteur est notre arrière grand-père, Nicolas Hippolyte THIRY, le prix est de 130000 francs. La ferme est alors louée à M. Henri CHONE et Mme Victorine MALNOY, son épouse. Le bail devrait expirer le 23 avril 1913.
Au décès de Nicolas Hippolyte THIRY, le 7 juin 1905, sa veuve, Anne Henriette Sophie BRICE, un acte passé devant Me DROIT, notaire à Nancy attribue la pleine propriété du domaine de Frocourt à sa veuve Anne Henriette Sophie BRICE .
Au décès de celle-ci, le 13 octobre 1915, suivant un acte reçu par Me DROIT, un partage est fait entre les deux enfants de Nicolas Hippolyte THIRY et Anne Henriette Sophie BRICE : Melle Marie Antoinette THIRY reçoit une maison à Lay-Saint-Christophe et M Louis-Nicolas THIRY, notre grand-père, directeur de l'Ecole d'Agriculture de Tomblaine reçoit le domaine de Frocourt.
La ferme est toujours louée, et au procès-verbal de la réunion du 18 avril 1920 du Syndicat Agricole de Ludres, figure parmi les noms des adhérents celui de M LECLERC, de Frocourt, qui est donc le fermier à cette époque.
Le 17 janvier 1934, M. Emile THIRY, notre père, est élu conseiller par l'Assemblée générale du Syndicat. Le 27 janvier de la même année, naissait Françoise, sa première fille.
Il avait donc, après son mariage en 1933, repris l'exploitation de la ferme de Frocourt.

De 1934 à 1975

Pendant ces 40 années, Emile THIRY a poursuivi l'exploitation de la ferme. Ces années ne furent pas faciles : la guerre de 39-45, une famille nombreuse et sans doute d'autres raisons (les choix d'orientation de la production ont-ils toujours été les plus pertinents ?) n'ont pas donné à la ferme les ressources suffisantes pour investir (entretien des bâtiments, modernisation du matériel… Il est vrai que Emile et Simone THIRY avaient fait d'autres choix, la réussite de leur nombreuse famille prouve assez la pertinence de ces choix-là, mais ceci est une autre histoire… qui dépasse celle de Frocourt!!)
C'est ainsi qu'au début des années 50, il a fallu vendre des terres (déjà en partie louées à des agriculteurs voisins) et réduire la superficie de la ferme d'une manière importante, puisque celle-ci est passée de 100 hectares environ à un peu plus de 30 hectares.

1975 - Fin de l'histoire

Le 4 juin 1975, par un acte "pardevant" Me AERTS, notaire à Nancy, "…l'Etablissement Public Foncier de la Métropole Lorraine (EPML) … expose : en vue de permettre la mise en œuvre de l'aménagement du schéma de secteur de la zone sud de Nancy… l'Etablissement Public Foncier de la Métropole Lorraine a été chargé d'acquérir l'ensemble de la ferme de Frocourt…"
Comme il était prévu dans l'acte de vente l'ensemble des bâtiments ont été démolis, des éléments d'une zone commerciales ont été bâtis et le lieu est devenu la ZAC de Frocourt.

2013 - "Dernière nouvelle" de Frocourt

l'allée des Marronniers telle qu'elle était
dans les années 1960

L'allée des Marronniers à nouveau praticable (Est Républicain, date indéterminée, sans doute en 2012)

"Les anciens qui ont fréquenté le site de l'ancienne ferme de Frocourt connaissent bien l'allée des Marronniers qui relie le chemin de Frocourt à la zone commerciale de Cora. Dans le temps elle servait aux agriculteurs à aller dans les parcs et à rejoindre la commune toute proche d'Houdemont. Maintenant propriété communautaire, l'allée des Marronniers à été récemment réhabilitée afin de faciliter l'accès au site aux cyclistes et aux piétons qui aiment cet endroit bucolique à la belle saison. les marronniers malades ont été abattus pour des raisons de sécurité, seul subsiste un arbre plus sain excentré par rapport à l'ancien alignement. La Communauté Urbaine, à la demande de la commune, en a profité pour réaménager le chemin balisé sur les chemins de randonnée assurant la liaison entre le chemin de Frocourt et la rue Antoine de Saint-Exupéry. Les travaux étant terminés, la plantation de nouveaux marronniers plus résistants sera réalisée début 2013. C'est un endroit peu connu de Flévillois qui vient d'être réhabilité, il leur permettra, à la belle saison de se rendre à pied ou à vélo sur le site commercial, une démarche écologique qui sera appréciée de tous."